
Par Claude Monnier : Pour commencer, si l’on veut vraiment rendre hommage à ce classique absolu qui souffle cette année ses cinquante bougies, il faut jeter dans les flammes de l’Enfer la version rallongée de 2001 et ne conserver que la version originelle, épurée. En effet, et contrairement à ce que proclame une jaquette mensongère depuis plus de vingt ans, la version de 2001 n’est pas un director’s cut, mais un montage conçu par Friedkin pour faire plaisir à son ami William Peter Blatty, à l’origine du projet. En fait, cette version longue amoindrit le film par des inserts numériques maladroits et des ajouts de scènes redondantes (ce pour quoi Friedkin les avait coupées) : par exemple, en mettant une scène spectaculaire inédite en plein milieu du film (Regan descendant l’escalier telle une araignée), Friedkin brise le lent crescendo vers le spectaculaire finale ; en rallongeant la fin (ajout d’une discussion entre l’inspecteur et le collègue du père Karras), il crée une impression d’épilogue inutile et brise l’impact de la fin abrupte originelle. Bref, Friedkin semble oublier dans cette version de 2001 ce qui fait la spécificité de son art : la concision.
Concentrons-nous donc sur la version d’origine. Est-il utile de dire qu’elle n’a pas pris une ride, même après un demi-siècle ? Oui, et nous le répétons : les films du Nouvel Hollywood sont inaltérables car réalistes et sans concessions : pas de violons sentimentaux, pas de transparences de studio, pas de jeu théâtral, pas de ces choses que nous, cinéphiles, trouvons absolument charmantes mais que le grand public, impitoyable, exécute de sa terrible sentence : « Ça fait vieillot ». Cela ne risque pas d’arriver à Friedkin.
Cinquante ans après sa sortie, pourquoi L’Exorciste est-il toujours aussi fort ? Pour les effets horrifiques impeccables de Dick Smith ? Sans doute, mais cela ne suffit pas. Des horreurs sur l’écran, on en a vu d’autres et de bien pire. L’Exorciste, nous le comprenons seulement aujourd’hui, cinquante ans après, est surtout un film d’amour. Un amour inconditionnel : celui d’une mère pour sa fille (magnifique Ellen Burstyn), celui d’un fils pour sa mère (déchirant Jason Miller), celui d’un prêtre pour l’humanité (le père Merrin). Si le Diable perd (momentanément) à la fin, c’est que sa jeune victime était entourée d’un amour insupportable pour lui. Et c’est en suggérant cela, sans insister, par les nombreux silences de la bande-son, que Friedkin est un immense cinéaste : ce sont les silences de la mère lors des examens médicaux douloureux que subit la petite ; ce sont les silences du père Merrin face à l’ignorance heureuse de ses contemporains ; ce sont aussi et surtout les silences intermittents de Satan, entre deux provocations verbales. Voir son regard lointain d’Ange déchu, plein d’incompréhension face à ces petites créatures aimantes et aimées de Dieu, regard le plus souvent face caméra (nous, spectateurs, sommes alors fixés par lui), notamment lorsque le prêtre arrive dans la chambre. Voir aussi son regard perdu après le meurtre de son adversaire. Comment une petite fille de 13 ans (Linda Blair) a-t-elle pu avoir ce regard de Damné ? Cela tient du mystère.

Par ces non-dits, par ces plans silencieux obsédants (la vieille mère de Karras descendant dans le métro), par cette direction d’acteur intime, douloureuse, et par la rigueur de l’ensemble, il y a du Bergman dans L’Exorciste et ce n’est sans doute pas un hasard si Friedkin a choisi Max von Sydow dans le rôle du celui qui sait. Et qui se tait.
Mais la peur, me direz-vous, mais l’angoisse ? L’Exorciste n’est-il pas censé être le film le plus angoissant du monde ? Oui, et il l’est d’autant plus : car l’angoisse, si l’on réfléchit bien, ce n’est justement que de l’amour.
Claude Monnier
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