
Par Claude Monnier : C’est connu : la mort du Nouvel Hollywood a été provoquée à la fois par le bide de La Porte du Paradis et par le triomphe des films merveilleux du tandem Lucas-Spielberg. Ce qui est moins connu, c’est le rôle du producteur Lawrence Gordon dans ce décès. Passionné par les films de durs à cuire et par l’action brutale, admirateur des films de gangsters de l’âge d’or hollywoodien, Gordon a tout fait pour renouveler le genre, d’abord avec des petits budgets (Dillinger, Le Bagarreur, Légitime violence), puis avec des budgets de plus en plus gros (Driver, Les Guerriers de la nuit, 48 heures, Predator), pour enfin donner le chef-d’œuvre du genre en 1988 : Die Hard. Lentement, mais sûrement, Gordon a ignoré l’anti-héroïsme des années 1970, est passé sur le cadavre de La Porte du paradis en 1980 et a mis en place, avec son lieutenant Joel Silver, le blockbuster moderne. Mais, nous direz-vous, Don Simpson et Jerry Bruckheimer n’ont-ils pas fait la même chose ? Oui, mais Gordon, lui, avait du goût. Il avait une vision carrée, hardboiled. Loin du clip, loin de MTV. Une vision qui ne vieillit pas, proche de Peckinpah.

Presque symboliquement, Gordon commence par lancer John Milius, scénariste ayant déjà fait ses preuves à Hollywood avec des films délicats comme Juge et Hors-la-loi, Jeremiah Johnson et Magnum Force. Nous sommes alors en 1973. Depuis Bonnie and Clyde, le film de gangsters folk, sur fond de Grande Dépression, est à la mode. Scorsese lui-même s’y essaye à peu près au même moment avec Boxcar Bertha. Altman aussi, avec Nous sommes tous des voleurs. C’est justement au film d’Altman qu’il est intéressant de comparer le Dillinger de Milius. Altman, pur cinéaste du Nouvel Hollywood première manière, a rendu volontairement lente et morose son histoire de voleurs de banques. Milius, lui, est déjà en décalage avec son époque : il a un pied dans le passé (le western des années 1940-1950) et un pied dans le futur (le pur film d’action brutal des années 1980). Et c’est tout Dillinger : d’un côté, des gangsters qui se comportent comme une famille paysanne, très fordienne (laconisme, humour simple, amour de la terre, des fêtes de village, des danses folkloriques) ; de l’autre, un rythme sans faille qui enchaîne les séquences de fusillades dantesques.

Là où l’on voit le grand talent de Milius, c’est qu’avec un budget de série B, il donne vraiment une impression de série A par le soin, pour ne pas dire la maniaquerie, avec laquelle il filme la moindre conversation, le moindre mouvement de troupe, la moindre arme, le moindre coup de feu. Dillinger est sans doute son film le mieux découpé, jouant sans cesse avec le hors-champ pour que l’on se sente acculé comme les protagonistes, puis ouvrant l’espace avec lyrisme et douceur, au détour d’un lent panoramique, établissant un contrepoint entre la sauvagerie des hommes et la grâce de la Nature. Voir par exemple la mort de Pretty Boy Floyd (Steve Kanaly). Milius est aidé en cela par une très belle photographie de Jules Brenner.
Évidemment, se pose toujours avec l’auteur de Magnum Force et de Conan le barbare un problème moral : le spectateur un tant soit peu démocrate peut être gêné par ce fétichisme des armes et ce culte des hommes forts. D’autant qu’ici Milius reprend avec talent les motifs lyriques de son cher John Ford (silhouettes solitaires sur horizon dénudé, barrières chancelantes séparant les espaces) pour l’appliquer à des crapules sanguinaires. Mais cette sympathie pas très nette pour les brutes est rattrapée d’une part par la mélancolie propre à Milius (comme lui, ses personnages sont d’un autre temps), d’autre part par un casting entièrement constitué de seconds rôles « à trogne » (même pour les premiers rôles ; voir Warren Oates), ce qui empêche justement de glamouriser le bandit ; enfin, par la construction particulière du film : une alternance incessante entre la violence du gang de Dillinger et la violence des G-Men dirigés par Melvin Purvis (Ben Johnson). Du coup, cette violence répétitive, concentrée sur 107 minutes, devient hallucinante, cauchemardesque. Elle accuse la folie de l’Amérique. Et comme Dillinger au fond de lui-même, on n’en peut plus. On veut que ça s’arrête.
Claude Monnier
Dillinger, en coffret collector DVD/Blu-ray chez Rimini Editions ; bonus : Un héros américain avec Samuel Blumenfeld, journaliste au journal Le Monde, Jacques Demange, critique cinéma à la revue Positif et Olivier Père, directeur de l’Unité Cinéma d’Arte France (26’06) / John Milius et le mythe fordien, interview de Samuel Blumenfeld, journaliste au journal Le Monde (13’31) / Le nouvel horizon de John Milius avec Jacques Demange, critique de cinéma à la revue Positif (9’33) / Le tournage de Dillinger, avec Jules Brenner, directeur de la photo (12’01) / Gangster Originel, avec Lawrence Gordon, producteur (10’08) / Balles et Ballades, avec Barry De Vorzon, compositeur (12’) / Film annonce / Livret de 32 pages.
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