
Par Claude Monnier : Christopher Nolan n’a pas besoin de la politique des auteurs. Dès le départ, avec Memento, son premier long-métrage professionnel sorti en 2000, il s’est imposé comme un « über cinéaste », ayant une idée fixe et des motifs bien précis. Mieux (ou pire, selon certains) : un cinéaste ayant une œuvre à faire, comme si tous les films qui allaient suivre étaient déjà programmés. Ainsi, il est troublant de voir ou revoir, dès la première séquence de Memento, les gestes du protagoniste s’inverser et une balle réintégrer son révolver. Tenet était déjà là, avec la même maîtrise ! C’est que Nolan est un obsessionnel, qui ne voit pas le déroulement du Temps comme les autres, restant bloqué sur des situations et les scrutant, en avant, en arrière, et les répétant sans cesse. Mais cet autiste… pardon, cet artiste a su s’adapter au cinéma commercial et même le dominer, sans jamais perdre son intégrité. C’est même là son plus grand mérite : expérimenter sans cesse, remettre en cause la narration traditionnelle, rendre le montage roi comme Eisenstein ou Resnais, ne pas prendre son spectateur pour un enfant de dix ans, même au sein de gros budgets ou de films de super-héros.

Avec Nolan, la question n’est donc pas de savoir si c’est un auteur, mais de savoir pourquoi. Pourquoi fait-il tout cela au fond ? Tout ce jeu sur la temporalité n’est-il pas de l’esbroufe, comme le pensent certains ?
Là encore, revoir Memento permet d’éclairer à rebours toute la filmographie, qui apparaît soudain comme un gigantesque traité sur la perception humaine, à commencer par la perception du Temps. Souvenez-vous : Memento raconte l’histoire d’un homme, Leonard Shelby (Guy Pearce), voulant venger sa femme assassinée ; mais un traumatisme crânien a rendu sa mémoire effaçable à court terme, l’obligeant à tout noter autour de lui… ou sur lui, rendant son enquête frustrante, quasi impossible. Outre offrir une jolie variation sur Orphée et l’impossibilité de faire revenir une morte (c’est aussi le sujet d’Inception et, d’une certaine manière, d’Interstellar), le but du Memento est de nous faire comprendre combien la mémoire est une chose étrange, instable, incertaine. Dès lors, on peut voir l’histoire de Memento comme une métaphore de l’Histoire : comment l’Homme la réécrit sans cesse depuis toujours, tant le passé est chose malléable. Heureusement, il y a des traces, et c’est sur ces traces que s’appuie l’historien. Ainsi, en étudiant attentivement ses « notes » et ses polaroids (superbe idée visuelle), Leonard se veut l’historien de sa propre vie. Mais ces traces sont lacunaires et n’empêchent pas l’homme de naviguer à vue, tant le passé est abîme.

Nolan semble nous dire que si l’Homme réécrit sans cesse l’Histoire, ce n’est pas forcément par malhonnêteté, afin de la mettre à son avantage, mais par pure incapacité. Incapacité d’être objectif, incapacité d’être omniscient. Léonard le dit bien, dans un moment de lucidité : « Nos souvenirs ne sont pas des faits mais des interprétations ». Même si nous le désirons à toute force, surtout de nos jours, nous ne sommes ni des machines, ni des dieux. Juste des êtres perdus dans un monde qui nous dépasse, et qui avons désespérément besoin de trouver un sens, quitte à l’inventer de toutes pièces. Et c’est ce sentiment d’immense fragilité et d’immense ténacité que véhiculent les films de Nolan.
Claude Monnier
Memento en Blu-ray chez Metropolitan Filmexport ; copie flambant-neuve ; en bonus : commentaire audio par Christopher Nolan avec deux fins alternatives ; visionnage du script en parallèle du film ; interview de Christopher Nolan par Guillermo Del Toro pour le 10ème anniversaire du film ; interview de Christopher Nolan lors de la sortie en 2000 ; autopsie du film ; bande-annonce.
Suivez toute l’actualité de STARFIX
—– 1983-2023 : 40 ans de Starforce —–
STARFIX est une marque déposée par STARFIX PRODUCTIONS
