L’Odyssée du sous-marin Nerka : la guerre selon Robert Wise

Par Claude Monnier : Au-delà d’une mise en scène toujours impeccable, presque maniaque, Robert Wise laisse souvent perplexe la critique « auteuriste » qui a du mal à saisir chez lui une thématique profonde, une thématique centrale. Ses films en effet semblent trop disparates : quel rapport peut-il y avoir entre Nous avons gagné ce soir, Le Jour où la Terre s’arrêta, Je veux vivre !, Le Coup de l’escalier, La Maison du diable, West Side Story, La Mélodie du bonheur, La Canonnière de Yang-Tsé, Audrey Rose ou Star Trek, le film ? Oh, trois fois rien… Juste le thème de l’enfermement, de l’aliénation de l’individu, et le besoin de sortir de son corps. De fuir la société, telle qu’elle est. Oui, même dans La Mélodie du bonheur, qui passe pour le plus « impersonnel » et « gentillet » de ses films, les personnages impuissants ne peuvent empêcher la montée du nazisme, et n’ont que le chant et la danse pour fuir mentalement, avant une échappée physique finale qui les mène de toute façon vers l’inconnu. Le fait que Wise, quel que soit le genre, scrute avec obsession des êtres prisonniers de leur condition (ou d’eux-mêmes), et analyse avec une compassion rentrée, une retenue pudique, leur tentative souvent dérisoire de s’en sortir, prouve assez, nous semble-t-il, son statut d’auteur. Il est vrai toutefois que Wise aime brouiller les cartes, en ne refusant aucun genre. Peut-être par pudeur. Peut-être surtout pour étendre à tous les milieux, à toutes les époques, ce thème de l’étouffement.

Evidemment, cette thématique éclate avec évidence dans L’Odyssée du sous-marin Nerka (1958), film sur la Guerre du Pacifique qui montre des hommes enfermés au fond des eaux dans une boite métallique, en lutte contre d’autres hommes eux-mêmes enfermés dans une boite métallique. Des Américains contre des Japonais. Des êtres humains qui jouent leur vie dans une partie d’échecs aquatique, guerre en huis-clos qui finit par rendre la guerre encore plus étrange, encore plus absurde qu’elle n’est.

Etant un film hollywoodien avec deux stars (Clark Gable, Burt Lancaster, tous deux excellents), L’Odyssée du sous-marin Nerka se concentre évidemment davantage sur l’équipage américain mais remarquons qu’à chaque fois que Wise filme les Japonais, il les filme avec autant de respect et de compassion. Compassion, encore une fois pleine de retenue, pour des êtres humains victimes d’événements qui les dépassent.

Par cette symétrie de traitement sur des hommes tendus et malheureux, Wise renforce d’autant plus son thème de l’aliénation. Formellement, il a d’ailleurs fondé tout Nerka sur le motif du double, c’est-à-dire de la répétition, de l’écho, qui crée une sensation oppressante de stagnation : deux équipages symétriques, on l’a vu, deux commandants américains, Gable/Lancaster, qui représentent le même homme aux deux stades de sa vie (la vitalité, l’usure), des plans qui reviennent à intervalle régulier (le périscope, le pont, les torpilles, etc.), le bruit « en boucle » du sonar, le principe même de l’entraînement intensif que fait subir Gable à son équipage, entraînement qui oblige les hommes à répéter jusqu’à épuisement la même situation, la séquence de fin (le désastre japonais) qui répond à la séquence du début (le désastre américain), jusqu’au titre original, à l’anaphore mi poétique, mi paranoïaque : Run Silent, Run Deep.

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Par la rivalité entre le jeune et le vieux capitaine de vaisseau, on pense bien sûr aux Révoltés du Bounty (version voile) et à USS Alabama (version nucléaire). Mais, pour rester chez Wise, on pense surtout à Star Trek, le film, où cette rivalité générationnelle, faite de trahison et de mauvaise conscience, prend place, non pas au fond des eaux, mais au fond des étoiles.

Quel que soit l’univers, quelle que soit l’échelle, Wise, c’est bien la permanence d’une vision.

Claude Monnier

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