Cette sacrée vérité le bijou de Leo McCarey en coffret collector

Par Claude Monnier : Jerry (Cary Grant) et Lucy (Irene Dunne), un couple de nantis ayant pour seul enfant un fox-terrier nommé Mr. Smith, divorcent sur un coup de tête. En effet, les deux se soupçonnent mutuellement d’infidélité. Vivant séparément en attendant que le divorce soit officiel, et se partageant quand-même la garde de Mr. Smith, Jerry et Lucy se rendent compte qu’ils sont allés un peu trop vite et qu’en réalité ils tiennent toujours l’un à l’autre. Mais comment revenir en arrière, surtout quand on s’est engagé, un peu trop vite là encore, avec d’autres partenaires ?…

Toutes les comédies du monde, depuis toujours, reposent sur un certain suspense, c’est-à-dire sur un certain sadisme : nous prenons plaisir à voir les catastrophes tomber les unes après les autres sur les protagonistes. Dans la tragédie, l’acharnement des dieux sur les humains nous épouvante car nous sommes exclusivement du côté des humains. Dans la comédie, ce même acharnement nous ravit car nous sommes aussi du côté des dieux : nous comprenons bien sûr les faiblesses des personnages, car ce sont les nôtres, mais, tels des dieux, nous pouvons prendre du recul pour nous moquer des protagonistes, les regardant se dépatouiller comme ils peuvent. Magnanimes, parce qu’ils nous ont bien fait rire, nous leur accordons une fin heureuse, à laquelle nous faisons semblant de croire. Car qui peut croire qu’un couple aussi agité que celui formé par Jerry et Lucy vivra heureux pour toujours ?

C’est peut-être pour imiter (ou susciter) cette position du dieu-spectateur invisible que la mise en scène des comédies de l’âge d’or d’Hollywood est le plus souvent impassible. C’est justement le contraste entre cette impassibilité et l’action délirante qui crée le rire. Parmi tous les maîtres de la comédie américaine, seul Lubitsch pratique une mise en scène visible, multipliant les inserts, les vues subjectives et les travellings virtuoses, mais en les pointant du doigt pour nous faire rire justement. A part le plan final typiquement lubitschien de Cette sacrée vérité (un insert à tous les sens du terme, aussi coquin que l’image finale de La Mort aux trousses), McCarey est peut-être le plus « sobre » parmi les génies de la comédie ; il ne recherche pas la fulgurance comme Capra ou l’hystérie comme Hawks. Mais par cette sobriété, c’est peut-être aussi le plus profond, le plus dérangeant, posant sans cesse cette question essentielle : au fond, qu’est-ce qu’une comédie ?

Ainsi, dans Cette sacré vérité, avec une grande impertinence, McCarey se permet de dénoncer dans l’image ce regard impassible et sadique du dieu-spectateur : dès le début, la dispute du couple Grant/Dunne est observée, voire suscitée par leurs « amis » qui, une fois leur poison de la jalousie injecté, se tiennent en retrait, restent silencieux et observent avec plaisir le couple se déliter grotesquement. Ce commentaire acerbe sur les nantis (car Carey a toujours préféré les modestes) est bien sûr redoublé par la puérilité du couple lui-même, qui se donne volontiers et constamment en spectacle (au tribunal, au cabaret, au récital, sur la route, etc.) : victime consentante des dieux, il leur faut toujours un public, muet de préférence, à commencer par leur bébé Mr. Smith qui a l’avantage de ne pas pleurer et dont le seul problème est : avec qui dois-je jouer ? Mon maître ? Ma maîtresse ?

Mr. Smith est le symbole vivant de cette immaturité perpétuelle dénoncée par le cinéaste. C’est une sorte d’enfant qui ne grandira jamais, dans un film rejetant toute présence d’enfants réels. Et comme ses maîtres, Mr. Smith ne pense qu’à jouer. Mais lui au moins ne prétend pas être adulte et ne cherche pas à sauver les apparences par rapport au regard des autres, regard pesant qui est constant dans le film. Dans ce monde de faux-semblants, le chien, au moins, est sincère et authentique.

Cette sacrée vérité, Coffret collector Wild Side : DVD et Blu-ray ; suppléments vidéo : Leo McCarey ou le timing parfait, la « McCarey Touch » à travers sa filmographie par la journaliste et critique de cinéma Charlotte Garson (22 min) ; Qui gardera le chien ?, l’analyse du film par Charlotte Garson (32 min) + un livret richement illustré, intitulé Je te quitte… Moi non plus, dans lequel Frédéric Albert Lévy analyse notamment la thématique du temps qui passe, essentielle chez McCarey.

Ainsi, tout au long du film, l’animal, en maintenant le lien entre les amants, en allant constamment de l’un à l’autre, sans arrière-pensée, montre la voie. Et, ce faisant, il donne aux humains la plus belle des leçons.

Claude Monnier

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