Oppenheimer, la nouvelle inception de Christopher Nolan

Par Claude Monnier : Premier plan du film : des gouttes de pluie tombent sur un petit bassin et génèrent des cercles concentriques qui s’entrepénètrent sans cesse. Comme le poète, le scientifique peut fixer pendant des heures un microcosme et y voir l’univers entier. Ce bassin, c’est peut-être celui dans lequel le vieil Einstein, un peu plus tard, s’amuse à jeter des cailloux pour observer le même phénomène. Mais pour ce plan qui ouvre le film, et qui résume tout, celui qui regarde est Oppenheimer (Cillian Murphy).

Le cercle, c’est la figure la plus répandue dans le cosmos : tout tourne, tout tourbillonne, dans l’infiniment grand comme dans l’infiniment petit. C’est pourquoi les plus grands cerveaux de la planète, scientifiques ou poètes, ne peuvent concevoir l’espace-temps de manière linéaire. Nous ne savons pas si Nolan est un grand cerveau mais c’est ainsi, poétiquement, qu’il a choisi de narrer l’histoire d’Oppenheimer : en épousant subjectivement la vision totale de ce génie de la physique quantique : passé, présent et futur, Berkeley, Los Alamos et Washington, épouse, maîtresses et amis, doute, gloire et honte… Dans l’esprit d’Oppenheimer, tout tourne, tout se confond.

Au centre de ce cercle narratif (les hommes reproduisant sans le vouloir les lois de l’univers), il y a le comité de sécurité de 1954 qui scrute Oppenheimer, le bombarde de questions et le pousse encore plus à plonger en lui-même. On est dans les suites du Maccarthisme. On reproche à Oppenheimer ses sympathies communistes d’avant-guerre. On se méfie de son opposition à la bombe thermonucléaire. On le soupçonne d’espionnage au profit de l’URSS. On veut lui retirer son habilitation.

Vertige d’Oppenheimer devant cette pression injuste. Vertige social, qui est rejoint, en cercles concentriques, par un vertige plus profond, celui de la mauvaise conscience. Mauvaise conscience d’avoir créé et lancé la Bombe à deux reprises, et d’avoir peut-être ouvert, pour l’Humanité, la boîte de Pandore.

Avec Oppenheimer, Nolan se radicalise. Sur le plan personnel, il se livre comme jamais sur sa vision étrange de l’espace-temps et sur sa peur des femmes (scène hallucinante et hallucinée du coït avec l’amante névrosée, en plein interrogatoire du comité !). Sur le plan narratif, il revient à l’intransigeance expérimentale de Memento. C’était déjà le cas avec Tenet, mais dans ce film il y avait encore des scènes d’action grandioses. Ici, il n’y en a plus. Ou plutôt : il n’y en a qu’une. Pas besoin de multiplier les scènes d’action fictives quand on a la plus décisive des actions réelles, celle qui va créer un avant et un après dans l’histoire de l’humanité. Il y a donc la Bombe et, après cent ans de cinéma parlant et de « mensonge sonore », Nolan se permet même une chose étonnante : il montre que le son d’une explosion, quand elle a lieu très loin, vient bien après l’image. Au risque de désarçonner le spectateur. Mais tout le film est comme cela.

A côté de la Bombe, il y a donc des intellectuels qui parlent. Et qui parlent. Et qui parlent. Des adultes qui plus est imparfaits, pas forcément sympathiques, hommes et femmes qui réfléchissent, qui doutent, qui sont parfois lâches et qui boivent trop. Quelle horreur, pour le spectateur d’aujourd’hui, épris de super héros !

Le film Oppenheimer, c’est l’homme Oppenheimer : ambitieux, prétentieux, tortueux. Qu’on l’aime ou pas, il entre en vrille dans notre tête et n’en sort plus.

Claude Monnier

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