Biggles

BIGGLES, de gauche à droite : Alex Hyde-White, Neil Dickson, 1986. ©New Century Vista Film Company

Par FAL : Puisque le dernier Indiana Jones nous fait voyager dans le temps, petit hommage à Biggles, film sorti en 1986 et qui lorgnait du côté des Aventuriers de l’Arche perdue, mais qui, s’inspirant aussi de Retour vers le futur, jouait déjà sur des paradoxes temporels. Ce fut en outre la dernière apparition à l’écran de Peter Cushing mort il y a exactement vingt-neuf ans (le 11 août 1994).

À la suite d’une mystérieuse brèche temporelle, l’Américain Jim Ferguson, yuppie des années quatre-vingt, se retrouve catapulté soixante-dix ans plus tôt au cœur de ce qui va se révéler être la Première Guerre mondiale. Il se lie d’amitié avec l’aviateur britannique James Bigglesworth, alias Biggles. Oscillant malgré eux, séparément ou ensemble (et parfois avec la fiancée du premier), d’une époque à l’autre, les deux hommes vont peu à peu comprendre que leurs destins sont étroitement liés et que ce lien qui les unit conditionne la victoire des Alliés sur l’ennemi allemand.

Biggles, de son vrai nom James Bigglesworth, est une figure qui occupe dans la culture populaire britannique une place presque aussi importante que celle de Sherlock Holmes : il est le héros d’une série de quatre-vingt-dix-huit romans, qui, entamée en 1932, ne se termina qu’avec la mort de son auteur, William Earl Jones, en 1968. Pilote de chasse pendant la Première Guerre mondiale, Jones avait conçu Biggles comme une espèce de frère jumeau, à ceci près que – les héros sont éternels ! – Biggles conserva à peu de chose près le même âge à travers le temps… et poursuivit ses activités de pilote de chasse pendant la Seconde Guerre mondiale.

Le succès des romans devait très logiquement conduire à une adaptation cinématographique, et il y eut d’ailleurs en 1960 une série télévisée britannique d’une quarantaine d’épisodes, mais la mutation vers le grand écran ne commença à être envisagée sérieusement qu’en 1975, pour ne devenir réalité que dix ans plus tard. Au moins trois obstacles majeurs rendaient cette mutation problématique. Le premier, c’était le coût : qu’on fasse de Biggles un pilote de la Première ou de la Seconde Guerre mondiale, il faudrait inclure dans le scénario de nombreuses séquences aériennes, donc prévoir un plan de tournage long que seul un Top Gun pouvait s’offrir. La deuxième difficulté tenait au fait que, même si la popularité de Biggles s’était étendue à d’autres pays que le Royaume-Uni – plus de la moitié des romans ont par exemple été traduits en français et beaucoup ont même fait l’objet d’adaptations en bande dessinée totalement made in France –, elle n’avait pas traversé l’Atlantique. Biggles était à peu près aussi célèbre, autrement dit aussi inconnu aux États-Unis que pouvait l’être Tintin avant le film de Spielberg. Et, last but not least, comment diable allait-on vendre aux kids du milieu des années quatre-vingt une histoire ayant pour cadre la lointaine guerre de 14-18 ?

On pensa trouver la formule magique en lorgnant un peu, pour l’esthétique, du côté d’Indiana Jones (Les Aventuriers de l’Arche perdue était sorti en 1981, et Indiana Jones et Temple maudit, en 1984), et, pour le scénario, du côté de Retour vers le futur, qui venait de sortir avec le succès que l’on sait. À la faveur d’une brèche (bien sûr inexplicable…) dans le continuum spatio-temporel, Biggles le Britannique serait flanqué d’une espèce de jumeau américain appartenant, lui, aux années quatre-vingt, avec des va-et-vient permettant à chacun de venir au secours de l’autre dans les situations périlleuses. L’affaire fut confiée à John Hough, réalisateur anglais éclectique ayant travaillé pour des séries télévisées (dont Chapeau melon et bottes de cuir), pour la Hammer, et, surtout, qui avait réussi son passage par-dessus l’Atlantique en tournant pour Disney La Montagne ensorcelée.

Las ! la mayonnaise ne prit pas. On pourra toujours expliquer l’échec commercial de ce Biggles par le vieux principe hollywoodien selon lequel on n’est jamais sûr de tenir un succès, mais toujours sûr de courir à l’échec dès lors qu’on essaie de plaire à tout le monde, car c’est bien cette ambition qui avait présidé à la mise en chantier de ce film, mais les choses sont peut-être un peu plus compliquées. Producteurs et scénaristes avaient oublié dans leurs calculs l’importance – au moins théorique – du fair play chez les Anglo-Saxons. Or, de quoi s’agit-il ici ? Pendant la Première Guerre mondiale, les Allemands ont mis au point une arme capable de détruire des villes entières à partir de certaines ondes sonores et Biggles a pour mission de détruire ce terrifiant engin de mort avant qu’il ne soit mis en œuvre. Il y parvient, bien sûr, mais il y parvient en partie grâce à une pichenette technologique que lui fournit son jumeau américain des années quatre-vingt. Faut-il dès lors s’étonner si c’est une société allemande qui a publié l’édition à ce jour la plus complète du film, les Anglo-Saxons se contentant de produits beaucoup plus sobres ?

On dira qu’un tel anachronisme – au sens plein du terme – constituait un péché très véniel dans la mesure où la quasi-totalité de l’histoire est traitée dans une tonalité comique qui n’est pas sans rappeler celle des buddy movies, avec cette dialectique des deux héros qui ne peuvent pas se supporter mais qui s’adorent, et, de fait, tout se conclut sur une aimable pirouette, mais, là encore, une fausse note de taille s’était introduite dans la partition. Beaucoup de scènes drôles, un rythme excellent d’un bout à l’autre, et un ou deux moments réellement émouvants quand apparaît Peter Cushing – lien entre hier et aujourd’hui – dans ce qui fut son dernier rôle. Mais, quoiqu’on la voie assez peu, la guerre est suffisamment présente, et ses horreurs suffisamment suggérées – James et Jim se retrouvent à un moment donné au milieu d’un champ de bataille – pour que le spectateur se sente un peu coupable : a-t-on le droit de rire d’une fiction, si fictive et si comique soit-elle, quand elle s’inscrit dans un cadre réel dont on sait qu’il n’avait rien de drôle ? Bien sûr, Lubitsch a prouvé, avec To Be Or Not To Be, qu’on pouvait marcher sur cette corde raide sans jamais tomber, et Chaplin aussi, avec Le Dictateur. Mais l’histoire du cinéma montre que rares sont les équilibristes de cette envergure.

Frédéric Albert Lévy

Il n’existe pas à l’heure actuelle d’édition française de Biggles, mais on peut en revanche se procurer facilement l’excellent combo allemand publié chez ‎ Wicked Vision, avec V.O. anglaise et sous-titres anglais, et de nombreux bonus (v. sur amazon.de Der Biggels-Effekt).

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