Le Tueur s’est évadé : thriller méconnu de Budd Boetticher à redécouvrir d’urgence

Par Claude Monnier : Le policier Sam Wagner (Joseph Cotten) tue par erreur la femme de Leon Poole (Wendell Corey), un petit banquier véreux qu’il était venu arrêter. Fou de douleur, Poole n’a plus qu’une idée en tête au moment de son incarcération : tuer la femme de l’inspecteur (Rhonda Fleming), pour « rétablir la balance ».

Rien qu’à ce petit résumé, on devine ce qui fonde la particularité de ce thriller : le paradoxe. En effet, Boetticher et ses scénaristes se sont amusés à créer une sorte de « monde inversé » : c’est le policier qui tue injustement et le criminel qui exige réparation. C’est le policier qui nous est antipathique par son absence de remords et c’est le tueur qui nous est sympathique par sa détresse. C’est enfin la banlieue anonyme qui entre en état de siège, bien avant John Carpenter.

Disons-le : dans ce film, Boetticher et Wendell Corey créent un personnage jamais vu avant et (sauf erreur), jamais vu depuis : une sorte de « Terminator mou ». Paradoxe supplémentaire ! En effet, Poole est faible, Poole est myope, Poole est lent, Poole est maladroit, Poole est pleurnichard, Poole est invisible aux policiers tant il est banal, en un mot, Poole est un légume, oui mais voilà, on ne rit pas de ce légume car il passe partout, il triomphe de tous les obstacles, il avance lentement, mais inexorablement, jusqu’à Rhonda Fleming. Et cette dernière est terrifiée, tétanisée, par ce pauvre type mollasson et indestructible. Indestructible car mollasson. Un vrai cauchemar.

L’avancée inexorable de Poole vers son but est d’ailleurs l’autre particularité du film : rarement on aura vu sur un écran une transposition aussi claire, aussi rigoureuse, de cette idée très ancienne, venant de la mythologie grecque, et qui est la suivante : lorsque vous avez mal agi, vous avez beau jeter l’objet de votre mauvaise conscience à des milliers de kilomètres, cet objet finit par vous revenir en pleine face. Strictement. Géométriquement. Le style rigoureux de Boetticher, dans des décors mornes et interchangeables de banlieue californienne, dans un noir et blanc neutre, évoque ici, et c’est un compliment, un épisode d’Alfred Hitchcock présente, série contemporaine du film. Même cauchemar de l’American Way of life. Même trouble de la banalité.

Poole incarne évidemment la mauvaise conscience de cette petite bourgeoisie américaine qui se terre dans des pavillons anonymes de banlieue, comme pour mieux oublier ce qu’elle rejette de toute force : les « ratés » du système.

Poole, c’est la vengeance des « ratés ».

Claude Monnier

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