
Par Claude Monnier : (Attention, éventuels Spoilers) Killers of the Flower Moon, le nouveau film de Martin Scorsese sur l’histoire criminelle de l’Amérique, n’offre pas la même virtuosité et la même ampleur que Casino, Gangs of New York ou The Irishman. Déception ? Peut-être, mais on ne voit pas comment le cinéaste aurait pu « s’emporter » et créer un montage étourdissant sur un tel sujet : la tentative de génocide de la communauté amérindienne Osage dans l’Oklahoma des années 1920. Cette communauté, devenue riche après la découverte du pétrole sur sa terre, avait en effet subi un « effacement en règle » de la part d’un potentat local, Bill Hale (Robert De Niro), lorgnant évidemment sur l’or noir. La méthode d’« effacement » consistait, pour la famille de Hale, à séduire les femmes osages, à se marier avec elles, à avoir des enfants « de sang mêlé », puis à éliminer femmes et enfants pour hériter. De fait, on le voit bien, malgré son superbe cinémascope signé Rodrigo Prieto, Killers of the Flower Moon n’est pas vraiment (ne peut pas être) une fresque « épique » comme Gangs of New York mais se veut plutôt une plongée intimiste au sein d’un clan, scruté lentement, sans grand fracas. La douceur est d’ailleurs l’essence du film. Essence atroce car cette douceur est l’arme des méchants.
Dès lors, on comprend que le cinémascope majestueux, a priori contradictoire avec le sujet, rend surtout hommage à l’esprit ancestral des Osages, à leur amour du cosmos, à leur spiritualité (leurs cérémonies religieuses sont souvent montrées in extenso), et que cette majesté accuse encore plus la perversité de Hale et de sa famille. Manichéisme ? Oui et non. Oui, en ce sens que De Niro se délecte à incarner ici l’un des pires enfoirés de l’histoire du cinéma (le pire ?), une véritable araignée qui tisse patiemment sa toile et dévore peu à peu ses proies, un monstre se faisant passer pour un « petit vieux » philanthrope. Non, en ce sens que ses crimes immondes ont été prouvés par les enquêtes du FBI et qu’il faut bien montrer la réalité. De plus, et c’est tout le paradoxe ironique de Scorsese, ces racistes sont tellement obsédés à l’idée de dépouiller les Amérindiens qu’ils vont jusqu’à les épouser, apprendre leur langue, leurs coutumes et… s’attacher à eux ! C’est d’ailleurs tout le drame d’Ernest Burkhart (DiCaprio), neveu de Bill Hale, épousant Molly (Lily Gladstone) par calcul, mais éprouvant néanmoins un amour pour elle et pour leur enfant.

Outre la mort d’êtres innocents, le tragique est que Bill et Ernest ne se laissent jamais vraiment pénétrer par la spiritualité amérindienne, qui pour eux reste en façade. Ils la refusent au fond d’eux-mêmes, reflets inversés et négatifs des prêtres faussement convertis de Silence. Avant même d’être littéralement « encagés » par le FBI dans des cellules mitoyennes noyées de ténèbres, ils sont tous deux dans une cage bien plus profonde : leur matérialisme imbécile.
Les acteurs italo-américains de la Méthode comme Brando, De Niro, Pacino ou DiCaprio ont toujours adoré incarner les brutes, sourcils froncés, regards par en dessous, mâchoires proéminentes. A ce titre, Killers of the Flower Moon est un festival, à la limite de la caricature. Mais c’est la seule moquerie que Scorsese puisse se permettre dans un contexte aussi triste. Et c’est la meilleure façon de faire ressortir la dignité bafouée des Amérindiens, représentée ici par le jeu tout en subtilité de Lily Gladstone (qui recevra certainement l’Oscar de la meilleure actrice en mars 2024).

L’homme spirituel et l’homme bestial. Postulation vers le Haut et postulation vers le Bas. Tous les films de Scorsese, prêtre raté, auteur de La Dernière Tentation du Christ, témoignent de ce tiraillement douloureux. Et Killers of the Flower Moon enfonce définitivement le clou.
Claude Monnier
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