Napoléon, le film événement de Ridley Scott

Par Claude Monnier : Comme Blücher à Waterloo, la promotion du dernier Ridley Scott nous a pris en traître. Depuis des semaines, elle nous a vendu un film bourrin, un Napoléon à la sauce blockbuster, et Scott lui-même n’a pas été le dernier à nous « tromper sur la marchandise » : dans les multiples interviews express qu’il enchaîne depuis un mois, il vante sans arrêt son extrême efficacité, ses onze caméras simultanées, filmant les batailles comme un match de foot, en deux temps trois mouvements… Traîtrise, disons-nous, puisqu’une fois dans la salle, on se retrouve pendant deux heures trente face à un petit frère superbe de Barry Lyndon ! Oui, vous avez bien lu : un bijou glacé, sur une civilisation profondément perverse, mortuaire, cachant son instinct de mort derrière une façade admirablement policée.  Surtout, chose frappante, cette production Apple + n’a absolument rien d’américain : lorsqu’on met régulièrement une musique de type Henry Purcell sur ses images pleines de distinction, volontairement lentes, comme figées dans le Temps, en montrant ostensiblement qu’on préfère filmer, avec un soin maniaque, les détails d’un salon Premier Empire plutôt que les champs de bataille, il est clair qu’on ne se met pas dans la poche le public du Middle West ! Ni les journalistes apparemment, ceux-ci passant leur temps à jacasser sur les batailles ou les infidélités historiques, refusant de voir ce qu’ils ont sous les yeux : un film rare, un film réflexif, presque un film des seventies. Mais sans doute cette attitude est-elle elle-même une tactique, pour vendre leur sacro-saint journal ?… Tout le monde trompe tout le monde, n’est-ce pas ? Cela tombe bien, c’est ce que dénonce le film.

Comme Duellistes, film symétrique, Napoléon est construit sur l’alternance, propre à la vie de soldat, entre les longues phases de combat et les longues phases de repos. Mais si, dans Duellistes, les phases de repos étaient souvent chaleureuses, sources de réconfort pour le héros Armand D’Hubert (réconfort auprès de ses amis, de sa sœur, puis de son épouse), les phases de repos de Napoléon ne sont que la continuation de la guerre… par d’autres moyens, pour reformuler et inverser l’expression de Clausewitz. Le Napoléon de Joachin Phoenix est clairement montré comme une sorte d’autiste, obsédé par la tactique militaire. Et, dans la vie civile, il est incapable de concevoir les rapports humains autrement que comme une joute. Problème : il épouse une femme forte, une femme retorse, Joséphine de Beauharnais (Vanessa Kirby), qu’il n’arrivera jamais vraiment à « gagner ». Face à elle, il s’effondre régulièrement. C’est que Napoléon n’aime pas trop le face à face. Comme tout « autiste », il préfère l’éviter. Il préfère prendre de côté (Austerlitz) ou par derrière (Toulon). Et lorsqu’il copule frénétiquement avec Joséphine, c’est par derrière, pas par devant. Sans doute ne veut-il pas voir son sourire moqueur… Ironie suprême et suprême tactique de Scott, qui a calculé la moindre position dans ses plans. Remarquez que, pour parler aux gens, Napoléon se met souvent de trois-quarts. Rarement de face. Et quand il se plie malgré tout au face à face, il perd : c’est la conversation ouverte avec son aide de camp, où il apprend l’infidélité de son épouse. C’est l’invasion de Moscou, où le choc frontal tant recherché avec le Tsar est annulé par ce dernier, laissant Napoléon triompher sans gloire et s’installer dérisoirement sur un petit trône vide. C’est surtout évidemment la bataille de Waterloo, où l’Empereur irrité fonce vers Wellington, en négligeant Blücher qui arrive sur le côté. A force, ses adversaires ont assimilé ses méthodes.

Ce n’est pas un hasard si, à la fin, dans la cabine du navire de Wellington, Napoléon est coincé sur un sol froid au motif d’échiquier. L’Empereur n’est plus qu’un pion, mis sur la touche. Echec et mat. A Sainte-Hélène, désabusé, il n’a plus qu’à « tomber dans l’image », à s’effacer, comme la momie du pharaon retrouvée dans la grande pyramide. Cette momie, double inanimé d’une civilisation disparue, était son présage.

Image silencieuse, mystérieuse, mélancolique, qui revient dans bien des films du cinéaste. Et qui montre la vraie nature de ses œuvres.

Claude Monnier

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