Napoléon, Kubrick, Scott, Spielberg ou le ruban de Möbius

Par Claude Monnier : Depuis quelques temps, Steven Spielberg semble vouloir se mettre en danger, en choisissant volontairement des projets « casse-gueule ». Par exemple, faire un remake d’un classique absolu, encore dans la mémoire du grand public (le West Side Story de Wise et Robbins) ou bien se lancer dans son projet le plus intime et douloureux, son autobiographie filmée, si longtemps retardée. A l’arrivée, deux quasi-chefs-d ’œuvre : West Side Story (2021) et The Fabelmans… et, hélas, deux bides au box-office américain.

Mais cela ne lui suffit pas. Plutôt que de se lancer dans un nouveau film de SF qui lui permettrait de reconquérir aisément le public, Spielberg a décidé de se lancer… dans la production (et peut-être la réalisation) du « plus grand film jamais fait » : le légendaire Napoléon de Stanley Kubrick ! Rien que ça.

Illustration de Max Brown

Cependant, deux écueils de taille se présentent déjà :

Le premier est qu’un Napoléon grandiose, celui de Ridley Scott, vient à peine de sortir en cette fin d’année 2023 et sera encore bien ancré dans les mémoires dans deux ans (durée probable pour la réalisation du projet de Spielberg). Le public risque d’être réticent à se « taper encore du Napoléon ».

Le deuxième est que… le Napoléon de Kubrick a peut-être déjà été réalisé : c’est le Napoléon de Scott.

Archives Stanley Kubrick (éditions Taschen)

En effet, si l’on consulte l’ouvrage « Napoléon » des Archives Stanley Kubrick (aux éditions Taschen), on s’aperçoit que le film de Scott reprend beaucoup d’éléments du projet de Kubrick. A commencer par la structure. Si Kubrick démarrait son récit plus tôt que Scott (à l’enfance de Napoléon), les deux scénarios se rejoignent totalement dans la volonté d’embrasser toute la vie de l’Empereur, y compris la vie sentimentale. Chez Kubrick comme chez Scott, on voit nettement un rejet du flash-back (depuis Sainte-Hélène par exemple), procédé qui aurait été pratique pour justifier l’aspect parcellaire du récit, mais qui aurait été par trop « cliché ». Le défi pour les deux cinéastes est bien celui d’une condensation linéaire et équilibrée. Tout repose (ou devait reposer pour Kubrick) sur le montage.

Pour cette vision forcément elliptique de la vie de Napoléon, la durée estimée par Kubrick (qui minuta chaque page de son scénario) était d’environ trois heures ; c’est en moyenne celle de Scott (deux heures trente pour la version courte projetée en salles ; quatre heures pour la version longue qui sera diffusée sur Apple +). Pour compenser les nombreuses ellipses, Kubrick prévoyait une narration légèrement ironique en voix-off, idée qu’il reprit dans Barry Lyndon, en 1975. Scott préfère quant à lui une voix-off plus personnelle, plus émotionnelle, celle de la correspondance amoureuse entre Napoléon et Joséphine. C’est un gros point d’écart avec la version Kubrick mais, indirectement, cela remplit souvent la même fonction pratique : fluidifier les transitions, résumer en quelques mots une longue campagne militaire dont on ne voit que quelques images (par exemple l’Egypte ou la Russie).

Steven Spielberg, en pause après le tournage de Ready Player One à Londres, visita la maison Kubrick. Après le dîner en famille, il passa du temps dans les archives pour consulter les dossiers sur Napoléon, avec la responsable des archives Jane Crawford !

Dans ses notes d’intention, Kubrick désirait insister sur la relation entre Napoléon et Joséphine, qui était selon lui « une des plus grandes passions obsessionnelles de tous les temps ». C’est bien l’axe choisi par Scott et son scénariste David Scarpa. Kubrick désirait en outre présenter le coup de foudre pour Joséphine lors d’une fête orgiaque, en insistant sur le côté provincial et intimidé de Bonaparte. La scène est reprise chez Scott. Pour la tromperie de Joséphine avec le capitaine Hippolyte Charles, Kubrick prévoyait une pièce ovale tout en miroirs réfléchissants, pour montrer le narcissisme érotique du couple. C’est trait pour trait la même scène chez Scott et c’est d’ailleurs la plus belle image du film, d’une perfection maniaque et glacée typiquement kubrickienne. Perfection qu’on trouvait déjà dans son premier film, Duellistes (1977), qui découlait directement de Barry Lyndon, qui lui-même découlait du Napoléon avorté de 1969-1971. La boucle est bouclée !

Si Spielberg mène à terme son projet, il devra forcément passer par l’étrange ruban de Möbius créé par Scott. Mais n’a-t-il pas lui-même créé son propre ruban, avec sa reprise d’A.I. en… 2001 et son remake hallucinant de Shining dans Ready Player One ?

Stanley Kubrick

L’autre grand problème d’un film sur Napoléon, c’est évidemment le choix du comédien pour le rôle-titre. Comme l’a déclaré Kubrick à Michel Ciment (Kubrick, Michel Ciment, Calmann-Lévy, 2004, p. 197), il faudrait, dans l’idéal, commencer le tournage avec un comédien jeune (et maigre) pour jouer Bonaparte, et le poursuivre avec un autre comédien, âgé (et gras), pour jouer l’Empereur. Soit ce qu’a fait, à lui seul, De Niro pour Raging Bull, en interrompant volontairement le tournage de Scorsese pour quelques mois. Mais à l’époque où Kubrick envisage le tournage, il ne connaît pas De Niro, qui de toutes façons n’est pas encore assez mature pour un tel rôle. Dommage ! On peut penser que Kubrick aurait approuvé le choix de Joachin Phoenix, puisqu’il aimait beaucoup les acteurs « grimaçants » et « névrotiques » comme James Cagney, Al Pacino ou Jack Nicholson  –  ce dernier ayant été envisagé un temps pour incarner Napoléon. Si Phoenix est contestable en jeune Bonaparte, n’ayant pas pu maigrir (et rajeunir) pour le rôle, il est en revanche remarquable en Napoléon 1er.

En dehors de l’existence du film de Scott, un autre écueil pour Spielberg sera donc le choix du comédien principal. Un beau défi, cela dit. Comédiens, à vos rangs !

Chose plus préoccupante, en revanche : le choix de faire le film sous forme d’une mini-série pour HBO : certes, Kubrick avait bien déclaré à Ciment (ibid.) que pour embrasser la vie de Napoléon, un « feuilleton de vingt heures », « à l’ampleur d’un roman », serait l’idéal, mais ce n’était qu’une hypothèse. Ou alors les archives Kubrick n’ont pas tout dit et celui-ci a élaboré en secret un autre scénario auquel Spielberg a eu un accès. Mais nous avons vu que le script de 1969-1971 pour la MGM a été conçu pour un film de trois heures et non pour une série (et entre nous soit dit, nous voyons mal Kubrick faire de la télé !). Le génie de Kubrick était entre autres dans l’ellipse. Nul doute que son Napoléon aurait été magistral à cet égard. Il semble que Spielberg, en « étirant la durée » sur plusieurs heures, aille contre la nature elliptique et « compacte » du projet originel. Mais à voir les réactions de rejet d’une partie du public vis-à-vis des ellipses de Scott, peut-être est-ce un choix pertinent…

Évidemment, aucune inquiétude concernant le box-office du Napoléon de Spielberg : il n’y en aura pas ! Mais c’est bien la seule chose raisonnable dans ce projet gigantesque.

Claude Monnier

Le mook Starfix 2023 est maintenant disponible dans les librairies et FNAC. N’hésitez pas à le demander à votre libraire si ce n’est pas le cas (attention il n’est pas dispo en kiosque et dans les réseaux magazines). Sinon vous pouvez le commander sur le Pulse Store

Suivez toute l’actualité de STARFIX

—– 1983-2023 : 40 ans de Starforce —–

STARFIX est une marque déposée par STARFIX PRODUCTIONS

Laisser un commentaire