Bug de William Friedkin ressort en Blu-ray

Par Claude Monnier : L’œuvre entière de William Friedkin est une plongée dans la folie de l’homme en général… et de l’homo americanus en particulier. Ce qui marque la première partie de sa carrière, c’est l’ampleur, l’audace et le réalisme avec lesquels il embrasse cette folie : de French Connection à Police Fédérale Los Angeles, en passant par L’Exorciste ou Sorcerer, on a l’impression que Friedkin le conquérant veut faire chavirer le monde, par un style syncopé qui balaie tout sur son passage. C’est bien cela qui manque à ses films dans la seconde partie de sa carrière, à partir de La Nurse (1990) : certains possèdent de l’ampleur dans la mise en scène (Jade, L’Enfer du devoir, Traqué) mais ils ne possèdent pas l’audace, l’originalité.

Cette originalité, Friedkin la retrouve heureusement dans son diptyque de fin de carrière, adaptant le dramaturge Tracy Letts : Bug (2006), l’histoire d’un couple de marginaux sombrant dans la paranoïa totale, se croyant victime d’une invasion d’insectes, et Killer Joe (2011), l’histoire d’un tueur réactionnaire qui s’incruste dans une famille de paumés, s’imposant comme « patriarche ». L’audace est telle qu’elle nous fait oublier le manque d’ampleur formelle, dû aux budgets serrés et aux origines théâtrales des deux projets. Cela dit, malgré l’étroitesse du lieu principal (un deux pièces dans un motel minable de l’Oklahoma), le filmage de Bug est plutôt virtuose : multiples travellings aériens qui isolent le motel dans le désert, angles multiples, plongées et contre-plongées qui cernent le couple dans leur espace confiné et médiocre, le tout nous donnant constamment l’impression de voir des prisonniers sur le qui-vive, surveillés par un maton. Evidemment, la prison, c’est l’American Way of Life, avec comme seul horizon spirituel la moquette usée, l’air conditionné et la superette du coin.

Si Friedkin nous donne une première moitié volontairement banale et réaliste (la rencontre de deux âmes blessées et solitaires, Agnès et Peter), c’est pour mieux nous affoler ensuite par une accélération du récit, au moment où le couple s’enfonce dans la folie totale. Dès lors, l’ambiance devient quasiment fantastique : décor de SF (le couple ayant recouvert son habitat de feuilles d’aluminium, pour « brouiller la surveillance du gouvernement ») et « héros » scarifié qui ressemble de plus en plus à Jeff Goldblum dans La Mouche… C’est à la fois pathétique, effrayant et hilarant. D’ailleurs, Friedkin nous dit dans les nombreux bonus du disque qu’il faut prendre le film comme une comédie noire sur l’Amérique, sur sa paranoïa et sur le complotisme absurde d’une partie de la population (le film prend encore plus de résonnance aujourd’hui). Certes, et il est d’ailleurs vrai qu’on ne peut s’empêcher de rire aux éclats, au milieu de l’horreur de type Psychose, lorsque le héros explique à sa compagne éberluée que l’homme qu’il vient de trucider n’est qu’un cyborg-espion de la CIA avec du sang synthétique ! Le spectateur ne sait plus sur quel pied danser et c’est ce que veut Friedkin.

William Friedkin et Michael Shannon

Pour autant, n’allez pas croire que le cinéaste se moque cyniquement de ses personnages. La manière dont il dirige et transfigure ses deux interprètes (Ashley Judd et Michael Shannon), qui vont jusqu’au bout d’eux-mêmes et se mettent à nu à tous les sens du terme, est assez bouleversante. C’est d’ailleurs cela le trouble profond de Bug : la folie des personnages se confond totalement avec la folie latente des deux comédiens… et sans doute celle de Friedkin (car ce duo est en fait un trio) : sous l’œil exclusif du cinéaste, Ashley Judd extériorise une bonne fois pour toutes son enfance douloureuse, Michael Shannon extériorise une bonne fois pour toutes son enfance bourgeoise et trop sage. Un jusqu’auboutisme (la dernière scène, bon sang !…) qui explique qu’aujourd’hui encore, les deux comédiens semblent ne s’être jamais remis de ce film.

Claude Monnier

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