
Par Claude Monnier : Le domaine de prédilection de Starfix a toujours été le film commercial audacieux. C’est bien le point commun entre Sam Raimi, George Romero, Brian de Palma, Kathryn Bigelow ou Paul Verhoeven. Et c’est bien ce que les starfixiens recherchent encore aujourd’hui. Ce type de cinéma est encore présent, même s’il est plus rare qu’autrefois, à cause de la « dysnéification » et/ou « marvélisation » de l’industrie. Profitant de cette raréfaction, certaines séries télé ont pris le relais du divertissement audacieux. Tant mieux pour elles. Mais ce qui nous intéresse ici, ce ne sont pas The Crown et Breaking Bad, aux réalisateurs interchangeables (citez-nous un nom !), ce sont les cinéastes qui parviennent à mettre la beauté, l’intelligence et l’originalité (autrement dit : l’œuvre d’art) au cœur d’un film-spectacle grand public, d’une durée contrainte de deux ou trois heures.
Dans ce cadre, il ne faut pas être passéiste : l’année 2023 nous a offert d’excellents films, voire de futurs classiques : The Fabelmans, Babylon, Oppenheimer, Le Garçon et le Héron, Killers of the Flower Moon, Napoléon. Tous ces films auraient fait, à bon droit, la couverture de Starfix dans les années quatre-vingt. Et sans préjuger outre mesure, 2024 nous offrira d’autres spectacles audacieux comme Ferrari, Dune 2e partie, Retour à Silent Hill, Furiosa, Juror n°2 ou Mégalopolis.

Toutefois, se fait jour un problème pour le moins préoccupant. Vous aurez sans doute remarqué qu’à part exception (Damien Chazelle), les films que nous attendons impatiemment chaque année sont le fait de cinéastes qui ont entre cinquante et… quatre-vingt-dix ans ! Ceux qui sont allés voir le dernier Miyazaki lors de sa sortie, en novembre dernier, ont probablement été témoins de ce phénomène : une salle comble, fébrile, voulant de toute force être subjuguée par la magie d’un vieux maître. Quitte à être un peu déçu à l’arrivée, la salle ayant éprouvé assez peu d’émotions. C’est qu’en effet un vieux maître ne se rend pas toujours où on l’attend… et ne veut pas toujours nous subjuguer. En l’occurrence, Le Garçon et le Héron, film à l’évidence magistral, se veut délibérément silencieux, triste et cérébral, rejetant ostensiblement l’humour ou les envolées épiques.
« Il faut chérir les vieux maîtres » disait Orson Welles ; et il avait raison. C’est pour cela que Mégalopolis, au même titre que Le Garçon et le Héron, est attendu comme le messie. Nous espérons un nouveau Parrain ou un nouvel Apocalypse Now et c’est même Coppola, peut-être imprudemment, qui nous l’annonce depuis des années.
Mais au fond, n’est-ce pas un problème de compter à ce point sur les vieux cinéastes ? Quand ces derniers disparaîtront, qui prendra le relais ? Qui nous fait rêver aujourd’hui, parmi les jeunes ? Quels sont les équivalents, aujourd’hui, de ces cinéastes trentenaires ou quadragénaires qui nous chamboulaient quasiment à chaque film dans les années soixante-dix et quatre-vingt, grâce à leurs films de plus en plus ambitieux : les Coppola, les Spielberg, les Scorsese, les De Palma ? On nous répondra justement : Chazelle, Nolan, Villeneuve. Oui, ils s’en rapprochent mais pas tout à fait cependant. Ces (relativement) jeunes cinéastes sont excellents, et c’est déjà beaucoup, mais ils ont un côté un peu laborieux, un peu… « lourd ». Il leur manque une flamme, celle du génie.

Ainsi, il faut s’y faire : la vieille garde des seventies ne meurt pas et ne se rend pas. A part De Palma, elle a une longévité exceptionnelle. C’est un phénomène générationnel, voire biologique : dans les années soixante, John Ford, du haut de ses 70 ans, était déjà un vieillard usé. Regardez Scott ou Spielberg au même âge ! Mais, de fait, les cinéastes des seventies commencent à ressembler à ces vieux rois qui ne veulent pas abdiquer, rejetant dans l’ombre les héritiers qui rongent leur frein.
Faudra-t-il que ces vieux rois meurent pour enfin délivrer les princes et leur permettre, le deuil passé, de donner leur pleine mesure ?…
Claude Monnier
Le mook Starfix 2023 est toujours disponible dans les librairies et FNAC. N’hésitez pas à le demander à votre libraire si ce n’est pas le cas (attention il n’est pas dispo en kiosque et dans les réseaux magazines). Sinon vous pouvez le commander sur le Pulse Store

