
Par Claude Monnier : Des membres de la mafia italienne et afro-américaine se réunissent dans un immeuble de Harlem pour partager un butin. Deux voyous du quartier, déguisés en flics, pénètrent dans l’appartement pour s’emparer de l’argent. Les choses tournent mal et les deux hommes massacrent tout le monde. Dès lors, comme dans M le Maudit, mafia et police enquêtent en parallèle pour retrouver les assassins.
La mafia est représentée par Anthony Franciosa ; la police par Yaphet Kotto et Anthony Quinn. Un casting en béton armé. Le reste des protagonistes (les voyous, leurs compagnes) est interprété par des acteurs afro-américains peu connus mais remarquables de sensibilité. Sensibilité ? Drôle de mot dans un tel contexte… Mais c’est que le début du film est trompeur : les deux voyous qui ont tiré dans le tas ne sont pas des psychopathes ; ce sont des paumés qui espèrent fuir le ghetto et changer de vie avec l’argent de la mafia. L’un est sincèrement amoureux de sa compagne et se désespère de la voir jouer, le soir, les « hôtesses de bar ». Cet homme et cette femme s’aiment profondément et leurs scènes communes, dans leur pauvre appartement, sont superbes de mélancolie.
Le projet de Barry Shear, le metteur en scène, n’est pas de nous donner un énième thriller viril de la Blaxploitation ; c’est de nous plonger de la manière la plus réaliste possible dans le ghetto et la misère sociale des Noirs. Pour ce faire, il reprend brillamment la technique de William Friedkin sur French Connection, à savoir la caméra à l’épaule d’un bout à l’autre du film. Mais l’effet n’est pas le même : chez Friedkin, cette caméra à l’épaule était surtout un merveilleux outil de stylisation pour dynamiser l’action. Chez Barry Shear, c’est un véritable outil de reportage : le but est de coller à la peau et à la vie des (vrais) quidams de Harlem, en pénétrant en plans-séquence dans les couloirs d’immeuble mal éclairés, dans les appartements exigus et encombrés. Shear ne veut pas nous secouer ; il veut nous étouffer afin de nous faire comprendre le besoin désespéré des personnages de fuir… ou de tout détruire, dans un « baroud d’honneur ». Venu de la télévision, Shear a mis dans ce film tout son savoir-faire et tout son cœur. Mais les résultats décevants au box-office l’ont renvoyé au petit écran, ce qui explique pourquoi cet excellent cinéaste n’est pas connu. Pas de chance.

Qu’un film aussi désespéré, aussi poisseux, ait peu fonctionné au box-office, nul étonnement. On est loin en effet de l’héroïsme habituel de la Blaxploitation. En revanche, que ce bloc de ténèbres, admirablement mis en scène, n’ait pas été réhabilité par la suite, en tant que fleuron du polar seventies, reste un mystère.
Mais pour les cinéphiles d’aujourd’hui, et contrairement aux protagonistes du film, il n’est pas trop tard…
Claude Monnier
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