
Par Claude Monnier : On entend de plus en plus parler, ces dernières années, de « blockbuster d’auteur », à propos notamment des films de Christopher Nolan, George Miller et Denis Villeneuve. A ce titre, cette année 2024 est particulièrement riche, avec la sortie coup sur coup de deux quasi chefs-d’œuvre (et sûrement deux futurs classiques) : Dune, 2e partie et Furiosa : une saga Mad Max.
Sous la plume des journalistes, l’expression « blockbuster d’auteur » est volontairement paradoxale, puisque, normalement, un blockbuster est un film commercial programmé par un studio, une réalisation éminemment collective, un grand spectacle d’action et d’effets spéciaux, où la part des réalisateurs de seconde équipe est prépondérante. Et le film d’auteur, dans l’esprit de beaucoup, signifie l’opposé : un petit film personnel, où le réalisateur s’exprime à la première personne, le modèle originel étant Les Quatre cents coups (1959) de François Truffaut.
Ainsi, par l’expression « blockbuster d’auteur », la presse veut dire évidemment « film à grand spectacle doté d’une vision personnelle et adulte », voire « superproduction intellectuelle », en opposition aux blockbusters lambdas, rigoureusement impersonnels et puérils, comme Jungle Cruise, Thor Ragnarok ou Spiderman No Way Home. Si l’expression de « blockbuster d’auteur » est de plus en plus utilisée aujourd’hui, on peut supposer que l’idée germe en 1989, au moment où Les Cahiers du cinéma mettent en couverture le Batman de Tim Burton, au grand scandale des lecteurs traditionnels de la revue. Mais l’expression se développe surtout à partir des années 2000, avec le premier Spiderman (2002) de Sam Raimi (qui fait, lui aussi, la couv’ des Cahiers) et avec l’impressionnante trilogie de SF de Spielberg : A.I. (2001), Minority Report (2002) et La Guerre des mondes (2005), c’est-à-dire au moment où l’artiste Spielberg commence à intéresser sérieusement la critique institutionnelle, de Télérama à Libé. Par la suite, le cinéma de Nolan et la série des Avatar de Cameron entérinent, semble-t-il, ce « tout nouveau concept » de « blockbuster d’auteur »…

… Bon, depuis quelques lignes, le lecteur starfixien commence légitimement à bouillir ! Car nous n’avons pas attendu Les Cahiers ou Les Inrocks ou Positif ou Libé ou… pour constater qu’en effet, au sein même de l’industrie la plus mercantile, certains artistes ont su, dès l’invention du blockbuster, faire œuvre d’auteur. Selon Peter Biskind, le premier vrai blockbuster à proprement parler, c’est-à-dire le premier film spectaculaire de studio conçu pour envahir d’un seul coup toutes les salles du pays et « tout casser », est Le Parrain (1972). Eh bien, cher lecteur, si Le Parrain, ce n’est pas un « blockbuster d’auteur », et du premier coup en plus, on veut bien être pendu ! Trois ans plus tard, en 1975, Les Dents de la mer est le deuxième prototype homologué de blockbuster… et boom, là encore, c’est un « blockbuster d’auteur », où le jeune Spielberg dévoile, comme dans Duel, sa peur du harcèlement et du phallus ! Sans parler de la première trilogie Star Wars (où Lucas dévoile sa haine du père), de Rencontres du troisième type (où Spielberg dévoile son traumatisme de la séparation parentale), d’Alien (où Scott dévoile sa peur du viol), de The Thing (où Carpenter dévoile sa peur de la schizophrénie), de Blade Runner (où Scott exprime son sentiment d’incommunicabilité), de Predator, Piège de cristal et A la poursuite d’Octobre Rouge (où McTiernan exprime sa paranoïa et sa fascination pour l’invisible), d’Aliens et d’Abyss (où Cameron explore le ventre de sa mère), autant de « grosses machines commerciales » qui ont fait l’essence de la revue Starfix dans les années 1980. Evidemment, à l’époque, Télérama et Les Cahiers préféraient Jacques Doillon, un auteur, un vrai, nom d’une pipe ! De fait, les critiques et universitaires d’aujourd’hui, qui croient avoir inventé le fil à couper le beurre avec « le blockbuster d’auteur », devraient étudier plus précisément l’histoire d’Hollywood… ou tout simplement relire Starfix. Mais il est vrai que cette revue n’a pas l’honneur de figurer dans la Bibliothèque de la Cinémathèque française.

En résumé, l’expression « blockbuster d’auteur » nous semble juste et s’applique bien en effet à ce que font aujourd’hui Cameron, Miller ou Villeneuve, mais si cette expression n’était pas utilisée autrefois dans la presse, l’idée était déjà là, dès le départ. Tout simplement parce que, quel que soit le domaine cinématographique, il y a toujours des génies qui le transcendent. En réalité, si l’on veut remonter un peu plus loin que Le Parrain, il est évident que 2001 : l’Odyssée de l’espace (1968) est le vrai prototype du film spectaculaire et intellectuel, l’influence directe de Spielberg, de Lucas, de Scott, de Cameron, de Nolan, de Villeneuve, etc. Et le cinéphile pointu pourra même remonter encore plus loin car certains péplums comme La Terre des pharaons (Hawks, 1955) ou Cléopâtre (Mankiewicz, 1963), certains films de guerre comme Le Pont de la rivière Kwaï (Lean, 1957), Les Nus et les morts (Walsh, 1958) ou Lawrence d’Arabie (Lean, 1962), certains westerns comme Les Grands espaces (Wyler, 1958), certains thrillers spectaculaires comme Un Américain bien tranquille (Mankiewicz, 1958) et La Mort aux trousses (Hitchcock, 1959), ne sont pas loin d’être des « superproductions intellectuelles », passées au tamis d’un cinéaste mastermind. Et nous pourrions remonter jusqu’à Intolérance (Griffith,1915), sans doute, en tenant compte de l’inflation, le film le plus cher de l’histoire du cinéma, spectacle grandiose et… abscons !

Au passage, vous remarquerez qu’il n’y a pas de femmes dans toute cette histoire de blockbuster d’auteur, si l’on excepte la grande Kathryn Bigelow avec Point Break (1991), Strange Days (1995) et K-19 (2002). L’explication principale est bien sûr le machisme de l’industrie cinématographique, depuis toujours. Mais l’émancipation féminine qui a lieu depuis cinquante ans en Occident aurait dû normalement amener plus de femmes à la barre de ces films mastodontes. Outre Bigelow, il y a bien sûr un début de progrès avec Wonder Woman (2017) et Barbie (2023), qui expriment le féminisme et l’humour de leurs autrices Patty Jenkins et Greta Gerwig, mais il manque à ces films un élément primordial : le génie formel. Wonder Woman et Barbie sont intéressants en tant que blockbusters féministes, mais ce sont malheureusement des « croûtes ». Or, les blockbusters d’auteur sont à leur manière de véritables œuvres d’art, où le réalisateur, et c’est là tout le défi, a su plier tous les départements techniques du studio à sa vision unique et à son (bon) goût.
Qu’il y ait dans le blockbuster d’auteur, depuis le départ, un aspect « petit garçon solitaire qui joue avec le plus beau train électrique jamais inventé », c’est indéniable, mais ce n’est pas Orson Welles, arrivant à Hollywood en 1940 pour se mesurer au grand film de studio, qui dirait le contraire…
Claude Monnier
Le mook Starfix 2023 est toujours disponible dans les librairies et FNAC. N’hésitez pas à le demander à votre libraire si ce n’est pas le cas (attention il n’est pas dispo en kiosque et dans les réseaux magazines). Sinon vous pouvez le commander sur le Pulse Store

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