
Par FAL : Encore un film de trois heures. Mais cette fois la durée se justifie, car Le Comte de Monte-Cristo version 2024 est un drame en trois actes enrichi d’un quatrième qui vient tout à la fois contredire et confirmer tout ce que nous avons vu avant.
Oui, commençons par parler de la fin, puisque, comme chacun sait, Monte-Cristo est l’histoire d’une vengeance et que tous les éléments sont là pour produire l’équivalent d’un western italien simpliste. Dans un western italien, ils ont tué sa femme, ses enfants, son chat et son perroquet et lui-même, ils l’ont laissé pour mort, mais, quelques années plus tard, il revient, les exécute l’un après l’autre jusqu’au dernier et monte sur son cheval pour repartir vers l’horizon. Ici, Edmond Dantès n’a pas vu sa famille exécutée sous ses yeux, mais, victime d’une rivalité amoureuse et d’une rivalité professionnelle, il se retrouve injustement en prison ad vitam très probablement aeternam, au milieu d’une île entourée de beaucoup d’eau. Il parvient toutefois à s’évader en prenant la place du cadavre d’un codétenu – schéma appliqué à peu de chose près par Belmondo en 1968 dans le film Ho ! –, gagne la terre ferme à la nage et met sur pied une série de machinations ayant pour effet de réduire à néant tous ceux qui avaient tramé sa perte. Seulement, sa vengeance ne se déroulera pas jusqu’au bout comme prévu : après l’acte I (la chute) et l’acte II (la résurrection), l’acte III (celui de la vengeance) devra se prolonger par un quatrième acte.

Car la vengeance ne saurait se dérouler comme prévu dans la mesure où, qu’il le veuille ou non, le vengeur devient peu à peu prisonnier de la mécanique qu’il a lui-même enclenchée et qui l’amène à produire des dommages collatéraux. Démarche pour le moins paradoxale de la part de quelqu’un qui entend rétablir la justice. Une citation de la Bible justifie qu’on puisse s’en prendre aux enfants de son ennemi ? Admettons… Mais la vraie question n’est pas là : elle est dans le fait que le héros, pour reconquérir sa position dans la société et pour redevenir ce qu’il a été, est conduit à devenir un autre.

D’où l’importance des jeux de masques dans cette nouvelle adaptation du roman de Dumas. On accepte en souriant ces invraisemblances répétées, qui ne sont pas sans rappeler l’un des leitmotive de la série Mission : Impossible, ou certains épisodes des Fantômas, ou encore, pour les amateurs de fumetti italiens, des aventures de Diabolik. A priori, tout cela exige du spectateur une suspension of disbelief totale : les métamorphoses d’Ethan Hunt sont déjà difficiles à avaler ; qui va donc croire qu’au XIXe siècle on disposait de matériaux permettant de confectionner des masques convaincants ? (Ce n’est qu’à partir de 1929 qu’on a commencé à maîtriser le latex.)

Toutefois, ne nous faisons pas plus malins que nous sommes : si nous croyons à ces déguisements, c’est que nous avons senti que ce sont des métaphores. Dantès, en changeant de visage, perd son innocence ; et, comme le lui reproche celle qu’il aurait dû épouser et qui lui a été ôtée par un rival fourbe, même sans masque il n’est plus lui-même. D’ailleurs, dès le départ, n’a-t‑il pas dû pour s’évader prendre, comme on l’a signalé, l’identité d’un autre, et, qui pis est, d’un mort ?
La vraie vengeance ne saurait donc être que positive. Elle ne consistera pas tant à écraser l’adversaire qu’à permettre à d’autres de connaître le bonheur qu’on n’a pu et qu’on ne pourra jamais connaître soi-même.
En ces temps houleux marqués par des discours extrémistes, il est rassurant de voir qu’un film humaniste – mais non, ce n’est pas un gros mot – comme ce Monte-Cristo peut attirer les foules.
Frédéric Albert Lévy
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