
Par Claude Monnier : La diffusion récente, sur Arte, de Capricorne One (1977), nous rappelle à quel point Peter Hyams a été l’un grands cinéastes des années 1970 et 1980, défendu à juste titre par Starfix.

Voici cinq raisons de revoir ce petit bijou :
CINQ : le mythe. Ce film, on le sait, raconte l’escroquerie d’un directeur de la NASA (Hal Holbrook), qui fait croire à un voyage sur Mars, en réalité impossible, afin de ne pas perdre le financement des pouvoirs publics. Pour ce faire, il fait décoller une fusée vide, met en scène « l’atterrissage » sur la planète rouge dans un studio de cinéma et cherche ensuite à éliminer les astronautes (James Brolin, Sam Waterston, O.J. Simpson), témoins gênants. Belle réflexion, en cette ère post-Watergate, sur le mensonge et la vérité, sur le mythe (ici, la Nouvelle Frontière) et la réalité, via l’idée de mise en scène et d’angle de prise de vue : voir par exemple ce grand mouvement de grue qui part d’un gros plan de l’astronaute sur la planète rouge ̶ parfaite illusion, car la vue est parcellaire ̶ et dévoile peu à peu, en reculant, les projecteurs au plafond. Ajoutons que ce film, par son succès et sa (trop) grande efficacité, a dû grandement participer au fantasme du faux alunissage de 1969 !

QUATRE : la structure. D’emblée, on est frappé par la pertinence du montage, qui « court-circuite » continuellement les images positives (la piste de lancement de Cap Canaveral à l’aube, le QG de Houston bourré de scientifiques à pied d’œuvre) par des petites scènes ironiques sur les « huiles » opportunistes qui gravitent autour de la Maison Blanche. Soit, constamment, l’idéal de l’Amérique… et sa négation par des élites cyniques. Et donc illustration, par le montage, du point précédent.
TROIS : la musique. Comme à son habitude, Jerry Goldsmith a tout compris de l’essence du film et fait alterner, sur la bande-son, la symphonie glorieuse (vues de la fusée) et le minimalisme atonal, avec notamment le martèlement inquiétant des percussions (les astronautes emmenés de force vers un autre destin). Mais, intelligemment, il entrecroise subrepticement les deux motifs : la gloire de la symphonie n’est pas exempte de tension par le rythme très saccadé des premiers accords ; l’atonal inquiétant laisse place, peu à peu, à un lyrisme teinté d’héroïsme, quand le dernier astronaute revient parmi les vivants. Du vrai héroïsme cette fois, c’est-à-dire empli de souffrance.
DEUX : les acteurs. Preuve de sa maîtrise absolue à l’époque, Hyams n’a pas peur de mettre régulièrement sur « pause » le suspense et l’action pure (en particulier les scènes de poursuite virtuoses à toute vitesse, sa spécialité) pour laisser la place à la profondeur insondable d’un personnage. Nous pensons notamment à deux superbes tirades en plan-séquence, qui se répondent, l’une sur Hal Holbrook au début, l’autre sur Brenda Vaccaro, qui se croit veuve, à la fin. Le premier se confie longuement aux astronautes pour mieux les émouvoir et donc les manipuler ; homme de spectacle, homme politique, il ne les quitte pas des yeux pour mesurer ses effets. La seconde se confie longuement elle aussi, mais ne regarde pas son interlocuteur (comme par hasard Hal Holbrook) ; anéantie sincèrement par la mort supposée de son mari astronaute, elle garde les yeux dans le vide pour s’empêcher de pleurer. Deux visages de l’Amérique : le pouvoir corrupteur des élites et l’impouvoir des « minorités » (ici les femmes au foyer), dont la seule arme est la dignité.
UN : le Calvaire. Peter Hyams, ex-reporter de guerre, est un réaliste, mais comme tout Américain, il est influencé par le moralisme chrétien et la Bible. Outland offre une vision futuriste de Sodome et Gomorrhe. 2010 raconte ni plus ni moins qu’une rencontre avec Dieu. A priori, Capricorne One, lui, semble exempt de religiosité. Mais tout le brio du film est justement de partir du cynisme déprimant pour aller vers l’allégorie émouvante. C’est ainsi que la traversée du désert des trois astronautes, si elle semble répondre ironiquement à leur voyage manqué sur Mars (ils voulaient des paysages vides à perte de vue, ils en ont !), constitue pour eux un voyage vers la vérité. Pour deux d’entre eux, cette vérité, ou Révélation, sera la mort expiatoire. Pour le troisième, passé une phase de souffrance, c’est la Résurrection : il sort littéralement de terre pour remonter à la lumière et se réconcilier avec lui-même. Car les trois hommes, depuis le départ, avaient honte d’avoir suivi leur diabolique Directeur (la mission ne s’appelle pas Capricorne pour rien !). Notez que, pour tromper leurs poursuivants, les trois hommes empruntent trois directions différentes dans le vaste désert : l’un va vers l’Est, l’autre vers le Sud, le dernier vers le Nord. Ce qui, vu du ciel, forme une croix incomplète. Mais dans la dernière partie, l’avion qu’emprunte le journaliste justicier (Elliot Gould) pour sauver le dernier astronaute, forme, vu du ciel, une croix pleine. Pour James Brolin, cet avion sera le moyen de sortir de l’Enfer et de revoir les siens. Si la dernière image, au cimetière, est émouvante, c’est parce que, en faisant éclater la vérité, et en ayant souffert pour cela, l’homme retrouve son âme.
ZERO : Image arrêtée sur deux hommes en pleine course, c’est-à-dire en plein élan : joie de James Brolin, fierté d’Elliot Gould. L’envol, le vrai, peut commencer…

Claude Monnier
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