Jerry Goldsmith, un petit quelque chose en plus

Par Claude Monnier : Alors que sort, en cet été 2024, l’ouvrage-somme d’Yves Desrichard sur Jerry Goldsmith, véritable Bible où chaque BO du maître est soigneusement analysée et classée par thématique (le western, le fantastique, la SF, etc.), nous voudrions aborder ce génial compositeur sous un angle un peu spécial.

Qu’on nous pardonne de commencer par une anecdote personnelle mais, en ce genre de commémoration (Goldsmith nous a quittés il y a vingt ans), c’est parfois la meilleure manière d’éviter une description Wikipédia : comme beaucoup de cinéphiles, nous avons l’habitude d’établir sur ordinateur la filmographie des plus grands cinéastes, du Muet jusqu’à aujourd’hui, en cotant chaque film vu : quatre étoiles pour tel film, trois étoiles pour tel autre, deux étoiles… etc. Et dans cette liste des grands créateurs de film, nous avons toujours inclus… Jerry Goldsmith, aussi étrange que cela puisse paraître ! Inclusion d’autant plus étrange que nous ne l’avons pas fait pour nos autres compositeurs préférés : John Williams, Miklos Rozsa et Bernard Herrmann, pour lesquels nous n’avons même pas pensé à établir une filmographie. C’est donc que Goldsmith a « un petit quelque chose en plus », ou du moins quelque chose de différent : d’une certaine manière, nous avons toujours imaginé que Goldsmith aurait pu créer les films qu’il a mis en musique, qu’il aurait pu être leur auteur. Et quelque part, il l’est. Car il a un bien plus grand sens du rythme ou de l’émotion que bien des réalisateurs.

Un autre facteur qui explique ce sentiment que Goldsmith est un « réalisateur de film », sentiment que nous n’avons pas pour les autres compositeurs, c’est son incroyable versatilité, qui le rapproche de quelqu’un comme John Huston (qui a d’ailleurs été un mentor pour lui). Versatilité et, nous dirions presque, irrégularité. Korngold, Rozsa et Williams sont toujours égaux à eux-mêmes, harmonieux, souverains, imperturbables dans leur génie… mais également sans véritable surprise. Et l’on sentirait presque qu’ils sont au-dessus du cinéma. Goldsmith, lui, semble réellement amoureux de la pellicule, d’où sans doute sa boulimie et son accumulation… de films médiocres. Autrement dit, Williams, c’est une plaine majestueuse ; Goldsmith, c’est une chaîne de montagnes, avec ses sommets et ses crevasses. D’où l’intérêt qu’on peut prendre à étudier sa filmographie : elle nous met au défi par sa diversité, son abondance, sa générosité. Mais dans cette diversité il y a en réalité une profonde unité, comme chez un auteur de film : il s’agit en l’occurrence d’une certaine folie, d’une certaine exacerbation, d’un certain emportement sanguin. A part exception, on n’écoute pas Jerry Goldsmith pour se détendre. D’où sans doute son manque de popularité (et donc de célébrité) auprès du grand public. Cette folie stravinskienne, cette fièvre, cette exacerbation du rythme et des thèmes, on les retrouve dans des films aussi différents que Seconds, La Canonnière du Yang-Tsé, Le Crépuscule des Aigles, Les Cent fusils, La Planète des singes, L’Autre, Le Lion et le vent, Magic, Alien, Outland, Brisby et le secret de NIMH, Poltergeist, Under Fire, Rambo 2, Legend, Link, Total Recall, Basic Instinct, L.A Confidential, Mulan ou La Momie. Et cette folie, cette exaltation, c’est peut-être aussi une vision du monde.

D’où sans doute, à nos yeux, cette impression que Goldsmith est l’auteur de Lancelot, plus encore que Jerry Zucker, l’auteur de L’Ombre et la proie, plus encore que Stephen Hopkins, ou l’auteur de La Malédiction finale, plus encore que Graham Baker. Le film qu’il a vu dans sa tête en regardant le premier montage ou en lisant le scénario est bien meilleur que le véritable film : il a plus d’unité, de flamboyance et de grandeur. Goldsmith, tout en servant le film, montre au cinéaste ce qu’il aurait dû faire dans l’idéal. En revanche, lorsque Goldsmith illustre le film d’un cinéaste génial, ce qui, heureusement, lui est arrivé (Shaffner, Polanski, Scott, Spielberg, Bluth, Dante, Verhoeven, McTiernan), alors il devient simplement, à égalité, le co-auteur du film. C’est ainsi, par exemple, que Goldsmith est le co-auteur de Legend, à égalité avec Ridley Scott. Sa « vision ravelienne » est aussi belle que la vision préraphaélite de Scott. Son Papillon est un drame aussi poignant que celui de Schaffner. Son Chinatown est un film noir aussi envoûtant que celui de Polanski. Et ce n’est pas plus mal : en quelque sorte, on a deux grands films pour le prix d’un !

L’un des credo des vrais amoureux de la musique de film, c’est de considérer les partitions de Steiner, Korngold, Rozsa, Herrmann, Newman, Waxman, Williams, Horner, etc. comme de véritables pièces de concert. Krull de James Horner, pour prendre un exemple parmi d’autres, est une véritable symphonie germanique du XIXe siècle. Seul un non-connaisseur de grande musique orchestrale, ou un snob, ou un sourd, dirait le contraire. La vérité est que les grands compositeurs de musique de film ne travaillent pas seulement pour le film : ils travaillent aussi, secrètement, pour leur carrière fantasmée de grand compositeur classique. A la limite, les films ne sont qu’un prétexte pour avoir un grand orchestre, pour que leur musique soit jouée. C’est flagrant chez Rozsa, Herrmann, Horner ou Williams, ce dernier ayant d’ailleurs réalisé le rêve de tout compositeur en faisant l’objet d’enregistrements chez Deutsche Grammophon (et son inamovible bandeau jaune).

Concernant Goldsmith, les choses sont un peu différentes : si quelques partitions semblent en effet avoir été conçues comme de magnifiques pièces de concert, voire de la musique savante à écouter pour elle-même (Freud, Seconds, La Planète des singes, Alien, La Quatrième dimension, Legend, Total Recall), la plupart des œuvres de Goldsmith sont vraiment du cinéma virtuel, de la pure narration imaginaire, où les images, et pas seulement les notes, s’enchaînent avec virtuosité. Goldsmith a son univers, avec ses personnages. Un univers fait d’amour fou, de solitude, de monstres attirants et d’aventures éprouvantes. Corky, John Rambo, Carol Anne, Darkness, Link ou Catherine Tramell sont des créatures purement goldsmithiennes, des âmes damnées.

C’est pourquoi, quelque part, nous n’avons pas seulement perdu en 2004 un grand compositeur, nous avons aussi perdu un grand auteur de films.

Claude Monnier

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