
Par FAL : Les Jeux olympiques de Paris 2024 ont donné l’idée aux distributeurs de programmer dans quelques salles Les Chariots de feu de Hugh Hudson. C’était dans la logique des choses, puisque ce film s’attache essentiellement au destin de deux athlètes et que sa dernière partie a pour cadre les Jeux olympiques de Paris 1924.
Nous n’en dirions pas plus si la lecture des commentaires d’internautes sur Allociné ne venait confirmer que cette merveilleuse invention qu’est Internet peut être aussi le grand temple de l’Ineptie. Certes, le film trouve quelques voix pour le défendre, mais les jugements sont dans leur immense majorité négatifs, méprisants, insultants. Nous n’allons pas ici entrer dans les détails, mais disons que l’un des principaux reproches porte sur le contenu même de ces Chariots : quoi ! on nous le vend comme un film sur le sport et le sport n’est présent que dans le générique d’ouverture et dans le dernier quart d’heure ; tout le reste n’est que dialogues et bavardages.
Mais oui, mon garçon, c’est parfaitement exact : Les Chariots de feu n’est pas un film sur le sport. Enfin, disons qu’il faut s’entendre sur le sens du mot sport. La scène la plus importante à cet égard est sans doute un dialogue – oui, un dialogue… – entre l’un des deux héros, Harold Abrahams, et sa petite amie. Il fait grise mine : il vient de perdre une course – il a fini deuxième – pour laquelle il s’était pourtant soigneusement préparé. Elle entreprend alors de le consoler : certes, son adversaire est très fort, mais lui aussi, Harold, est très fort ; il est tout simplement un peu moins fort que son adversaire.
Harold n’en revient pas de voir tant d’incompréhension. Comme s’il s’agissait de cela ! Comme s’il s’agissait de son adversaire ! Celui-ci a évidemment parfaitement mérité sa victoire, mais si lui, Harold Abrahams, est désespéré, c’est parce qu’il a tout fait, tout, pour courir le plus vite possible et qu’il ne voit pas ce qu’il pourrait faire de plus. Autrement dit, c’est une affaire entre lui et lui.

Autrement dit, le sujet des Chariots de feu est la question, la seule en fait, qui est au cœur, sinon de toute histoire, au moins de tout grand scénario : Qui suis-je ? Entre alors en jeu la question « subsidiaire » qu’on retrouve assez souvent ces jours-ci dans des interviews, celle du rôle de l’entraîneur dans l’épanouissement d’un athlète, le paradoxe étant que l’athlète n’acquiert sa pleine identité que grâce à l’intervention d’un autre. Dans Les Chariots, c’est un étranger (dans tous les sens du terme), Sam Mussabini, qui va permettre à Abrahams d’ajouter à chacune de ses foulées les cinq centimètres (two inches) qui lui permettront de courir encore plus vite. Plus vite que lui-même. La compétition avec autrui, ce sera pour plus tard.
On a déjà vu cela cent fois, vont dire les grincheux. Peut-être, mais Les Chariots de feu traitent la question de deux manières différentes. Car il y a, comme nous l’avons dit, deux héros dans l’histoire (construite d’ailleurs assez souvent sur des montages en parallèle), et leurs aspirations sont au fond totalement opposées : Abrahams, juif, compte sur le sport pour parvenir à s’intégrer dans la société anglaise qui jusqu’à présent le rejette – ou en tout cas le traite avec une grande condescendance ; l’autre, Liddell, est un dévoué sujet de Sa Gracieuse Majesté : « Dieu sait combien j’aime mon pays », s’écrie-t‑il à un moment donné. Mais dans cette profession de foi, il n’y a pas seulement pays, il y a aussi Dieu, et les deux ne sont pas toujours compatibles : on aurait pu imaginer que ce soit le juif, Abrahams, qui refuse de participer à une épreuve des Jeux programmée un samedi, mais en l’occurrence, c’est le chrétien Liddell qui refuse de participer à une épreuve programmée un dimanche. On ne court pas, et donc on ne concourt pas le jour du Seigneur. Nous ne dirons pas comment cette quadrature du cercle est finalement résolue – elle l’est, rassurez-vous –, mais on aura compris que la question « qui suis-je ? » se pose de nouveau ici, mais cette fois à une tout autre échelle, celle d’une société tout entière.
Certains avaient dénoncé en 1981, lorsque ce film avait été présenté à Cannes, son côté cocardier, très Rule Britannia.L’accusation n’était sans doute pas sans fondement, mais elle doit être nuancée quand on sait comment Hugh Hudson a commencé sa carrière. En Angleterre, il faut appartenir officiellement à une corporation pour réaliser un film, mais il faut avoir réalisé un film pour être admis dans la corporation des réalisateurs. Hudson n’avait pas comme Mussabini du sang français dans les veines, mais il régla la question en traversant la Manche pour faire ses premières armes en France. Après quoi il put retourner dans son pays et se mettre à travailler vraiment.
Rien n’est finalement moins aristotélicien que Les Chariots de feu. On ne nous fournit pas exactement la preuve qu’une chose peut être à la fois elle-même et son contraire, mais on y démontre clairement que le « dedans » ne peut être pleinement dedans qu’après un détour par le « dehors ».
Frédéric Albert Lévy
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