
Par Claude Monnier : C’est la première fois qu’une biographie de Coppola est publiée en France… mais c’est une biographie est un peu particulière. Plutôt que de relater la vie de Coppola en suivant la chronologie, Sam Wasson a choisi une structure en flashbacks et flashforwards, en partant du tournage infernal d’Apocalypse Now. Les flashbacks concernent la jeunesse de Coppola et les flashforwards les préparatifs de Megalopolis. Comme l’indique la couverture psychédélique du livre, Wasson a voulu donner, par cette structure alambiquée, une impression de cyclone (comme celui qui a ravagé le plateau d’Apocalypse Now), avec, en son œil, un cinéaste idéaliste qui a voulu défier Hollywood, via sa société fétiche : Zoetrope. Dans ce cyclone instable que constitue, selon lui, le parcours de Coppola, Wasson se concentre essentiellement sur trois moments : le lancement de la petite compagnie indépendante Zoetrope en 1969 et sa faillite due à l’échec de THX 1138 en 1971 ; le tournage dantesque d’Apocalypse Now (1976-1977), suivi de sa longue post-production (1978-1979), avec à la clé la reconnaissance cannoise et le succès financier ; enfin la création du studio Zoetrope en 1980 et sa fermeture due à des problèmes permanents de trésorerie, problèmes aggravés par le bide commercial de Coup de cœur en 1982.
Si le premier moment (Zoetrope 1969-1971) a déjà été largement raconté par d’autres journalistes-écrivains (1), et si les ouvrages sur la gestation douloureuse d’Apocalypse Now ne manquent pas, le troisième moment en revanche (le studio Zoetrope 1980-1982), n’a jamais été raconté avec autant de précisions et de témoignages. Rien que pour cela, le livre de Wasson mérite d’être lu.

Comme le suggère le titre de l’ouvrage, cette histoire vraie est aussi une fable. Une fable fascinante sur une sorte de Don Quichotte qui a voulu combattre toute sa vie les moulins à vent d’Hollywood. A ce propos, en bon biographe américain, Wasson insiste beaucoup sur la personnalité capricieuse et extravagante de Coppola, en mettant au second plan son talent de cinéaste et le résultat artistique final. De fait, même si Wasson semble respecter sincèrement le travail de Coppola, on retient tout de même de son livre l’impression d’un cinéaste irresponsable sur le plateau et d’un homme d’affaires totalement fantasque. Mais est-on vraiment irresponsable quand on enchaîne autant de grands films et qu’on devient un viticulteur multimillionnaire doublé d’un hôtelier de luxe ? Il ne faut pas négliger la part de publicité volontaire de la part de Coppola, qui aime véhiculer cette image extravagante pour faire parler de lui… et donc de ses films. C’est pourquoi, à titre personnel, nous aurions préféré une biographie plus vaste et plus équilibrée, comme celle de Todd McCarthy pour Hawks ou celle de Joseph McBride pour Ford ; c’est-à-dire une biographie qui aurait étudié, en même temps que la vie privée et entrepreneuriale de l’homme Coppola, les conditions de création de chaque film, leur plus ou moins grande valeur artistique et leur impact sur le cinéma de leur temps.
Quoi qu’il en soit, et en l’état, Le Chemin du paradis de Sam Wasson a le mérite de nous laisser pensif. On est constamment étonné devant la méthode de tournage de Coppola, qui consiste à chercher le film pendant qu’il le tourne, comme un metteur en scène de théâtre cherche sa pièce, en demandant aux comédiens d’être, non de simples exécutants du scénario, mais des collaborateurs créatifs à part entière, pouvant modifier le cours du film ! Soit l’antithèse d’Hitchcock. Le cas limite de cette méthode étant bien sûr le dernier tiers d’Apocalypse Now, façonné grâce aux improvisations de Brando.
Par ailleurs, en se concentrant en détail sur deux méthodes de tournage radicalement opposées, celle, « en dur », d’Apocalypse Now, et celle, « électronique », de Coup de cœur, Wasson nous amène à nous interroger profondément sur le cinéma et ses techniques. Certes, nous comprenons bien pourquoi, dans la jungle des Philippines, Coppola est devenu fou et a rêvé d’une nouvelle méthode de tournage, informatisée et en studio, avec prévisualisation, pour pouvoir tout contrôler : le fameux Cinéma Electronique qui, poussé à sa limite extrême, donne aujourd’hui la Motion Capture. Mais, et c’est là la réflexion que peut susciter le livre de Wasson, hormis le génie d’un James Cameron, est-ce que la Motion Capture donne des résultats aussi bons que cela ? Ne doit-on pas avouer que les meilleurs Coppola sont ceux qu’il a tourné à l’ancienne, et sans Cinéma Electronique, notamment ses quatre chefs-d’œuvre réalistes des seventies : Le Parrain (1972), Conversation secrète (1974), Le Parrain 2 (1974) et Apocalypse Now (1979) (2) ? Mieux : les vrais hélicoptères d’Apocalypse Now, surgissant dans le vrai ciel d’Asie pour détruire des ponts et des villages réellement construits, ne sont-ils pas plus fascinants et plus effrayants que les hélicoptères monstrueux d’Avatar, sur fond de Pandora grandiose ? Et le vrai visage de Pacino ne sera-t-il pas toujours plus fascinant que celui de Gollum, pourtant excellement joué par Andy Serkis ? Peut-être que, traumatisé par le tournage d’Apocalypse Now, Coppola s’est lui-même égaré, oubliant (ou feignant d’oublier) les préceptes si vrais de Rossellini et de Bazin : le spectateur peut aimer de temps en temps l’artifice, la fantaisie, l’irréel, mais au fond il est surtout amoureux de la présence charnelle du monde et de celle des comédiens.
(1) Entre autres, Lynda Myles et Michael Pye, Les Enfants terribles du cinéma américain (L’Age d’homme, 1983) ; Jean-Paul Chaillet et Elizabeth Vincent, Francis Ford Coppola (Edilig, 1984) ; Peter Biskind, Le Nouvel Hollywood (Le Cherche midi, 2008).
(2) Même s’il s’enfonce dans le délire au fur et à mesure, Apocalypse Now se développe tout de même sur une base réaliste qui est la guerre du Vietnam ; et les décors de Tavoularis sont criants de vérité.
Claude Monnier
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