Trap : double Shyamalan

Par Claude Monnier : Serial killer, mais néanmoins bon père de famille, Cooper (Josh Hartnett) accompagne sa petite fille à un concert géant, de type Rihanna. Preuve de son abnégation. Une fois le spectacle commencé, il s’aperçoit que les forces de police sont anormalement nombreuses et qu’elles enserrent totalement le lieu. Il comprend qu’il est tombé dans un piège. Dès lors, son enjeu sera de s’évader, tout en « préservant » sa fille chérie.

Le cinéma est une chose terrible : du moment qu’il filme en gros plan un homme acculé, regardant anxieusement à droite, à gauche, cherchant une issue à sa situation inextricable, on s’identifie à lui à 100 %, fût-il meurtrier ! Rappelez-vous par exemple Bruno, dans L’Inconnu du Nord-Express, cherchant désespérément à récupérer le briquet tombé dans une bouche d’égout, ou Norman Bates dans Psychose, priant pour que la voiture contenant le cadavre de Marion Crane s’enfonce dans le marais… A un aucun moment, on ne se dit : « Bien fait pour eux ! ». On veut au contraire qu’ils réussissent. Ce processus d’identification fonctionne également en littérature, mais à un niveau moins instinctif, moins viscéral. Le but d’Hitchcock (et de son disciple Shyamalan) est précisément de se moquer de notre perte de morale momentanée. Un but qu’on peut juger sadique mais qui a le mérite de créer en nous une réflexion, une dialectique : on rit après coup de s’être laissé « emporter », de s’être laissé aussi facilement manipuler, on s’interroge sur la solidité de notre éthique, et l’on peut même y voir une métaphore sur l’imperfection intrinsèque de l’Homme. Cependant, dans ce jeu sadique avec le spectateur, Hitchcock a eu l’intelligence, tout au long de sa carrière, de rester à un niveau crédible. Surtout pas de surhomme chez lui. Or, on sent bien que Shyamalan, moins mature, cherche à créer avec Cooper un « super vilain ». Du coup, l’identification pose problème.

Par ailleurs, et même si le postulat peut amuser, ce nouveau Shyamalan déçoit sur la longueur. Le principe aristotélicien de l’unité de lieu, de temps et d’action (le concert entier comme piège) aurait dû être tenu de bout en bout, comme l’avait fait De Palma avec le casino de Snake Eyes. Autrement dit, tout aurait dû se résoudre à la fin du spectacle. Mais Shyamalan a la mauvaise idée de poursuivre l’intrigue jusque dans le foyer du psychopathe. Certes, on voit bien que, après avoir habilement égratigné une des institutions de l’Amérique (la Consommation effrénée, ici symbolisée par l’énorme salle en délire de type Aréna), le cinéaste cherche à égratigner une autre institution : le sacro-saint pavillon de banlieue, avec sa petite famille. Mais, outre que cette institution a déjà été moquée un million de fois par Hollywood, on a tout simplement l’impression pénible qu’un deuxième film commence… et ce deuxième film s’étire un peu en longueur. D’autant que la chanteuse (qui est impliquée dans cet « épilogue ») est jouée de manière un peu molle par la propre fille du cinéaste.

En réalité, avec ce dernier acte, Shyamalan gâche le potentiel de son film : en restant dans la salle de concert, il aurait pu faire de Trap un petit frère fascinant de Phantom of the Paradise (Hitchcock, De Palma, on n’en sort pas), avec cette idée formidable, merci monsieur Leroux, du monstre caché dans la salle de spectacle. Spectacle qui aurait dû être sa joie, son tourment… et son tombeau.

Claude Monnier

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