Bides et châtiments – Les Grands Naufrages du cinéma

Par FAL : Kevin Bertrand Collette, jusque-là reconnu coupable d’un certain nombre d’ouvrages sur James Bond, a décidé d’élargir son champ d’investigation et nous propose aujourd’hui un Bides et châtiments – Les Grands Naufrages du cinéma. On peut voir une certaine continuité dans ce choix puisque, si tous les « Bond » sans exception ont été bénéficiaires, ils ont en revanche engendré un grand nombre de copies le plus souvent fort peu conformes, dont un Opération Frère cadet produit en Italie et interprété par Neil Connery, frère de Sean. Mais est-il besoin de préciser que le genre du nanar, puisqu’il faut l’appeler par son nom, ne se limite en aucune façon aux jamesbonderies et fait flèche de tout bois ? Saviez-vous qu’il existe, par exemple, un Titanic II qui raconte, comme on pourrait le deviner, le destin d’un Titanic bis, mais qui, originalité suprême, traverse l’Atlantique dans l’autre sens, des États-Unis à l’Europe ?

Ce genre est à vrai dire si vaste qu’il est difficile, sinon impossible, de le définir clairement. Disons qu’on peut distinguer d’emblée deux catégories :

1. Les films pratiquement conçus dès l’origine pour être des nanars. Trente secondes de la bande annonce de L’Avion de l’apocalypse d’Umberto Lenzi (qui ressort en ce moment en Blu-ray chez Artus) suffisent pour nous dire à quelle sauce nous allons être mangés, au sens propre – c’est-à-dire très sale – du terme. Ou encore, il faudrait être bien naïf pour attendre quoi que ce soit du Hercule II de Luigi Cozzi quand on sait que cette sequel a été réalisée à partir de chutes qu’on n’avait pas jugées dignes d’être intégrées à Hercule I ; même affaire, à un degré à peine moindre, pour Superman IV, parti pour être une superproduction, mais qui vit son budget brutalement divisé par deux au cours du tournage.

2. Rejoignent ce peloton des nanars des films qui, a priori, avaient tout – sujet, acteurs, budget… – pour être de grands succès, mais qui, comme on dit si mal, « n’ont pas trouvé leur public ». Malgré son réalisateur, Gore Verbinski, et malgré Johnny Depp – malgré donc ce duo qui avait fait la preuve de son efficacité commerciale avec la série Pirates des Caraïbes,  et malgré des cascades et des effets spéciaux en veux-tu en voilà, Lone Ranger, péan destiné à célébrer l’une des grandes figures de la mythologie américaine contemporaine,s’imposa en 2013 comme l’un des plus gros échecs critiques et commerciaux de toute l’histoire du cinéma. Il est toujours facile de disserter a posteriori sur lesraisons et les causes, mais on peut décemment penser que, pour ce film comme pour le 1941 de Spielberg, c’est précisément l’abondance des moyens mis en œuvre qui déclencha chez les spectateurs une indigestion. Certains sujets s’accommodent mal de la démesure.

S’ajoute à cette affaire un important paramètre souligné par Christophe Lemaire, docteur ès nanars, interviewé dans le dernier chapitre de l’ouvrage : le Temps. Cela peut aller dans les deux sens : on a beaucoup de mal à comprendre aujourd’hui, à la revoyure, quel charme pouvait présenter pour le public tel western comique italien qui triomphait partout dans les années soixante-dix ; inversement, on se rend compte aujourd’hui que La Porte du paradis de Cimino n’est peut-être pas le ratage absolu que tout le monde avait dit au moment de sa sortie, en 1980. Il peut y avoir en plus des sessions de rattrapage : si la version de Highlander II sortie en 1991 était d’un ridicule achevé, la version « Renegade », autrement dit revue et corrigée depuis par Russell Mulcahy (et disponible en DVD), est, sans prétendre au génie, parfaitement honorable.

Question de timing aussi : l’histoire personnelle du spectateur. Allons, nous savons bien, tous autant que nous sommes, que certains films que nous adorons sont on ne peut plus nanardesques, mais nous ne pouvons les dissocier du ravissement naïf qui fut le nôtre quand nous les découvrîmes pour la première fois dans notre tendre enfance.

Bides et châtiments – Les Grands Naufrages du cinéma. Ynnis éditions, 2024. 35€

Et c’est là que réside sans doute l’intérêt majeur de Bides et châtiments. Sur un sujet pareil, Kevin B. Collette aurait pu se répandre en sarcasmes, châtier, mais c’est dans l’ensemble l’inverse qui se produit. Le ton général est affectueux, généreux même.Parce que tout film, si exécrable soit-il, est le résultat des efforts conjugués de dizaines d’individus, et que même les vils produits d’exploitation ne sont jamais le fruit d’un cynisme absolu. Lorsqu’on commence à feuilleter l’ouvrage, on est surpris par la place accordée dans l’illustration à des films qui n’appartiennent en aucun cas à la catégorie « bides » : que viennent donc faire ici les affiches de L’Aventure du Poséidon, de La Tour infernale, de Voyage au bout de l’enfer, de Phantom of the Paradise oude Sœurs de sang ?Eh bien, elles sont là pour nous rappeler que tous les films catastrophe n’ont pas été des catastrophes, que Cimino n’a pas uniquement réalisé La Porte du paradis, que Brian De Palma n’a pas toujours été le Brian De Palma de Femme fatale. Que tout le monde peut se tromper. Et que l’histoire du cinéma s’écrit aussi avec les nanars, qui sont non seulement présents, mais nécessaires, puisque, comme le rappelle le faux-méchant Patrice Leconte dans la préface, c’est la plaine qui donne son relief à la montagne.

Frédéric Albert Lévy

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