
Par Claude Monnier : Quarante après sa disparition, Truffaut reste le plus populaire des cinéastes de la Nouvelle Vague. Mais cette popularité repose sur un certain malentendu.
Au sein de cette génération, Truffaut passe en effet pour le plus sage, voire pour le plus académique, à cause notamment du Dernier métro (1980) et de ses multiples statuettes dorées : il n’a pas l’ironie constante de Chabrol, ni le jusqu’auboutisme de Rohmer dans sa direction d’acteurs, ni le radicalisme narratif de Rivette, encore moins l’avant-gardisme formel de Godard. Et pourtant…
Et pourtant, si l’on regarde bien sa carrière, y compris sa carrière journalistique, Truffaut a souvent donné dans le jamais vu. Beaucoup plus que ses amis. En effet, on n’a pas attendu Chabrol pour pratiquer l’ironie constante au cinéma (voir Hitchcock), pas attendu Rohmer pour montrer des acteurs au jeu neutre (voir Bresson), ni Rivette pour faire des films sur la « densité » du temps long (voir Stroheim), et surtout pas Godard pour faire du montage expérimental (voir Vertov et les Soviétiques). En revanche, jusqu’à François Truffaut et Les Quatre cents coups (1959), aucun metteur en scène de l’histoire du cinéma n’avait pensé à faire… un film sur son enfance ! Pas même Guitry, qui s’est rapproché de l’idée dans Le Comédien (1948 ; un film sur son illustre père), sans tout à fait franchir le pas. Cela peut paraître bizarre mais c’est ainsi : Truffaut a été le premier à considérer que le cinéma était un art suffisamment personnel pour raconter sa propre enfance. A bien y réfléchir, c’est une vraie révolution ! Un geste si radical, si impudique, que beaucoup de cinéastes, même aujourd’hui, hésitent à se lancer.
Par ailleurs, en tant que journaliste et polémiste, et plus encore que ses collègues des Cahiers jaunes, Truffaut a été un vrai preneur de Bastille, renversant les valeurs cinématographiques traditionnelles : grâce à lui ou à cause de lui (selon les points de vue), ce qui est était bien est devenu mal, ce qui était mal est devenu bien. Les cinéastes nobles, ceux de la Qualité française, ou ceux à Oscars, ont été, par ses soins, détrônés, décapités. Les cinéastes méprisés, ceux du Tiers Etat cinématographique, comme Guitry, Hitchcock et Hawks, sont devenus… tout. On s’en remet à peine aujourd’hui, comme le prouvent les timides tentatives cherchant à réhabiliter des cinéastes comme Gilles Grangier. Et puisque nous parlions d’Hitchcock un peu plus haut, n’oublions pas que le « Hitchbook » de 1966 est le premier grand livre d’entretiens avec un cinéaste de génie, servant encore de modèle aujourd’hui. Du reste, a-t-on vraiment fait mieux depuis ?

Enfin, comme tout vrai révolutionnaire, Truffaut était visionnaire : de tous ses collègues de la Nouvelle Vague, c’est le seul à avoir embrassé avec joie le cinéma du futur, en participant pleinement à l’aventure de Rencontres du troisième type (1977), l’un des premiers blockbusters de SF. Mais au fond ce n’était que fidélité à soi-même : comme Les Quatre cents coups, Rencontres du troisième type constituait à la fois du jamais vu sur un écran et un film d’auteur sur le malaise familial.
On peut donc le dire : l’avènement de Truffaut l’enfant terrible, au milieu du XXe siècle, a fait sortir l’histoire du cinéma de ses gongs. Et sa mort prématurée, en 1984, l’assimile d’autant plus à une étoile filante. D’où, peut-être, cette impression de manque. Et ce désir de le revoir encore…
Claude Monnier
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