
Par Claude Monnier : Revoir aujourd’hui « Josey Wales hors-la-loi », à presque cinquante ans de son anniversaire, provoque un choc. Peut-être est-ce l’effet de la copie HD du blu-ray Warner, en tous points admirable ?… Toujours est-il que le travail formel d’Eastwood et de son directeur photo Bruce Surtees apparaît désormais pour ce qu’il est : aussi exigeant, aussi ciselé, aussi beau que celui de Kubrick et John Alcott sur « Barry Lyndon ». Une ode à la nature et aux saisons, et par là même une réflexion historique sur le passage des hommes ici-bas. Dans « Josey Wales », Eastwood part de l’automne sombre et boueux du Missouri pour aboutir au printemps lumineux et sec de l’Arizona. Le film épouse ainsi le parcours mental de Wales, qui va de la noirceur destructrice (voir le générique guerrier, sur fond de noir et blanc bleuté) à la tolérance, et même à un retour partiel à l’innocence. Innocence incarnée ici par la gracile et blonde Sondra Locke, dont Eastwood et son personnage tombent amoureux. Rien de manichéen ici. Eastwood fait tout passer en douceur. C’est même le motif principal de sa mise en scène : on passe lentement dans le champ, on sort lentement du champ. On suit ainsi le lent réveil d’un homme qui peine à sortir de son cauchemar. On suit pas à pas son lent retour vers la lumière, lui qui fut autrefois un paysan paisible. Mais c’est que l’innocence de Wales n’est jamais tout à fait partie. Même après son enrôlement dans la milice sudiste, au début du film, il se prend de tendresse paternelle pour un jeune homme (Sam Bottoms) qui lui rappelle confusément son fils perdu. Et c’est avec douceur qu’il accompagne ses derniers instants. Après cela, toujours aussi confusément, comme un acte manqué de sa bonté originelle, l' »impitoyable » Josey Wales accepte sans mot dire d’aider un vieil Indien désabusé, puis une squaw maltraitée, puis une grand-mère têtue et sa petite-fille naïve, puis une troupe de sympathiques « marginaux » (un barman, un joueur, une prostituée, un ranchero mexicain, un musicien), laissés-pour-compte d’une cité minière abandonnée. Le solitaire grincheux devient le protecteur d’une « famille recomposée » qui remplit l’écran au fur et à mesure. Et c’est tout l’humour pudique du film.
Avec « Josey Wales », Eastwood prend sciemment le contrepied de tous les westerns nihilistes entrepris depuis ceux de Leone, et dont « L’Homme des hautes plaines » était le parachèvement. Mieux : avec une ambition folle, il décide de faire une synthèse de toute l’histoire du western : il part de Ford (séquence pré-générique) pour ensuite aller vers Leone et Peckinpah (les tueries massives et cruelles de la première partie), pour enfin revenir lentement à Ford (éloge progressif, de plus en plus chaleureux, de la communauté ; paix in extremis avec le chef indien, comme dans « La Charge héroïque »).
Si cette synthèse fonctionne sans à-coups, sans coutures apparentes, c’est bien sûr grâce au charisme, dans chaque plan, du comédien Eastwood, mais c’est aussi grâce à la beauté formelle de sa mise en scène, à ce cinémascope si composé, si harmonieux, que traversent en douceur (hormis dans les scènes d’action fulgurantes) des personnages à la fois paumés et pleins d’espoir.
Claude Monnier
