Brian De Palma : dans le rétroviseur

Par Claude Monnier : Pour beaucoup de cinéphiles de notre génération (celle née au début des années 1970), l’entrée dans le cinéma de Brian De Palma s’est faite par le petit écran. Nous étions en effet trop jeunes pour voir (ou même connaître), à leur sortie, « Sœurs de sang », « Phantom of the Paradise », « Carrie », « Furie », « Pulsions » ou « Blow Out ». Et, en 1984-85, au moment où nous avions atteint l’âge de raison cinématographique, « Scarface » et « Body Double » n’étaient pas forcément accessibles : violence extrême pour le premier, mauvaise distribution dans les petites villes de province pour le second. En revanche, pour les plus chanceux d’entre nous, un petit miracle avait eu lieu en 1983, un mardi soir, sur Antenne 2 : la diffusion inattendue d’« Obsession », soit la découverte éblouie qu’Alfred Hitchcock avait un Brian disciple !

Avouons cependant que c’est bien la location en VHS qui nous permit de découvrir les œuvres d’un cinéaste tant vanté par la sainte trinité Starfix – Mad Movies – L’Ecran Fantastique. Et pour les jeunes cinéphiles avides que nous étions, en quête d’ivresse, peu importait le flacon : format scope souvent mutilé au pan and scan, VF, copie délavée… Pendant que nous découvrions au cinéma la grandeur des « Incorruptibles » (1987), il s’agissait de mettre ABSOLUMENT la main sur ces « gialli » américains qu’étaient à nos yeux « Pulsions » et « Blow Out », impression de « giallo » accentuée par les jaquettes reprenant les superbes affiches érotico-meurtrières de Michel Landi.

Au cinéma, le De Palma que nous découvrions « en direct » était différent du cinéaste fantasque des années 1973-1984. Exercice au fond stimulant que cette double découverte en parallèle, sorte de « split-screen » imaginaire, avec d’un côté un grand écran réaliste sur lequel on pouvait voir « Les Incorruptibles », « Outrages » et « Le Bûcher des vanités », et de l’autre un petit écran baroque sur lequel on voyait défiler des folies comme « Phantom of the Paradise » ou « Sœurs de sang ». Au bout du compte, que ce soit au cinéma ou en vidéo, on se prit en pleine figure deux décennies éblouissantes et c’est pourquoi l’on était en totale symbiose avec Christophe Lemaire, lorsqu’il écrivait, dans sa critique des « Incorruptibles » (Starfix n° 53, octobre 1987) : « Brian De Palma, un de nos (il est à nous, à nous !) réalisateurs fétiches dont on sait aujourd’hui qu’il ne peut plus rater ce qu’il entreprend. »…

Puis arriva « L’Esprit de Caïn », en 1992. Mou, étriqué, inutilement alambiqué, partagé entre le cabotinage pénible d’un John Lighgow en roue libre (moumoute comprise) et une intrigue amoureuse digne d’un roman Harlequin, ce retour tant attendu au thriller « giallesque » nous plongea dans le désarroi. Il y avait bien encore, dans ce nouveau thriller, cette passion artisanale de filmer et de monter propre à De Palma, mais sans le génie, la fluidité et l’ampleur des films antérieurs. Qu’arrivait-il à notre demi-dieu infaillible de la pellicule ? De Palma amorçait, semble-t-il, comme Spielberg la même année avec « Hook », un début de déclin. Comment aurions-nous pu prévoir l’heureuse « résurrection » des années suivantes, avec, pour Spielberg, son plus grand film, « La Liste de Schindler », et, pour De Palma, ces deux chefs-d’œuvre que sont « L’Impasse » et « Mission : Impossible » ? Avoir du recul sur la filmographie d’un cinéaste d’autrefois, c’est amusant pour un cinéphile, mais quand on a « le nez dans le guidon », et qu’on vit la carrière d’un cinéaste au fur et à mesure, certains creux peuvent être désespérants. Attitude évidemment injuste et égoïste, celle de l’amoureux déçu, incapable d’admettre qu’il y a un être humain derrière la chose adorée et que cet être humain, comme tout le monde, peut avoir des passages à vide.

Toutefois, concernant le De Palma post « Snake Eyes » (son dernier grand film, bien qu’imparfait), il faut dire que le passage à vide est trop prolongé pour croire à une nouvelle résurrection, même si nous espérons nous tromper. De « Femme fatale » (2002) à « Domino » (2019), la flamme du génie a vacillé de plus en plus, pour s’éteindre complètement. Si on nous avait demandé, au milieu des années 1980, quel cinéaste avait des « chances » de perdre totalement son inspiration, à l’image d’un Arthur Penn en ces années-là, nous n’aurions certainement pas cité De Palma ! Comment peut-on faire un film aussi télévisuel, aussi plat, que « Passion » ? Même « L’Esprit de Caïn » est brillant à côté ! Quand on pense à l’évolution presque ascendante de Spielberg et Scorsese ces dernières années, ou même à la folle créativité de Coppola, malgré ses maladresses, sur la même période, la dernière partie de carrière de De Palma est sans doute la plus grosse déception cinéphilique de ces trente dernières années et cela fait mal de l’écrire. On rétorquera que De Palma a souffert de budgets réduits mais pour nous, ce n’est pas une excuse : avec le même budget que « Passion » (voire moins !), De Palma réalisait à ses débuts « Sœurs de sang ». Et avec un budget tout aussi réduit, Coppola a fait le très inventif « L’Homme sans âge ». C’est tout simplement que, du côté de chez Brian, le dynamisme, la créativité et l’inspiration ont disparu. Dépression ? Possible… Les historiens du cinéma nous le diront dans quelques années. Pour l’instant, c’est l’omerta.

Ironie du destin : comme son modèle Hitchcock, De Palma a commencé à vraiment décliner lorsque la cinéphilie française l’a consacré avec un grand livre d’entretiens, sorte d’auto-analyse, voire de psychanalyse, où l’Auteur est poussé dans ses retranchements et « vide son sac ». Simple hasard ? Ce n’est pas certain… En effet, nous autres cinéphiles français ressemblons beaucoup au peintre monomaniaque du « Portrait ovale » d’Edgar Poe : tels des vampires, nous aspirons avec amour toute la substance de notre « sujet » et nous le laissons vide. Que peuvent faire les cinéastes lorsqu’ils ont pris trop conscience de leurs thématiques et de leurs motifs ?… C’est d’ailleurs pourquoi, plus ou moins consciemment, beaucoup d’artistes refusent de trop s’analyser, ou de lire leurs exégètes, afin de continuer à créer. Seul Scorsese, bizarrement, parvient à faire les deux.


Si l’on veut voir le verre à moitié plein (plus qu’à moitié d’ailleurs), le parcours de De Palma aura tout de même été incroyable sur quatre décennies, des expérimentales sixties aux spectaculaires nineties. Comme le disait Tarantino, De Palma a été longtemps la « rock star des cinéastes ». Longtemps. Très longtemps. Et c’est déjà énorme… 

Claude Monnier

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