Le Lion et le vent : le souffle de l’aventure

Par Claude Monnier : Il y a cinquante ans sortait sur les écrans « Le Lion et le vent », le plus beau film d’aventures des années 1970, ex-aequo avec « L’Homme qui voulut être roi » et « La Rose et la flèche ». Nul hasard à ce que Sean Connery soit la vedette de ces trois films. A l’époque, la star cherchait à casser son image de James Bond. Or, quoi de mieux qu’un mythe pour contrer un autre mythe ?…

Le cinéma est à son meilleur quand on peut pratiquer avec lui la politique de l’auteur ET la politique de l’acteur. Ainsi, « La Mort aux trousses » est à la fois le chef-d’œuvre d’Hitchcock et le chef-d’œuvre de Cary Grant, « Rio Bravo » celui de Hawks et celui de Wayne, « Le Jour se lève » celui de Carné et celui de Gabin, etc. Avec « Le Lion et le vent », « L’Homme qui voulut être roi » et « La Rose et la flèche », Sean Connery nous offre une magnifique trilogie sur un homme qui assiste, à la fois consentant et dépassé, à sa propre mythification, c’est-à-dire trois films sur lui-même en tant qu’homme et comédien ! Et sans doute trois films sur ses rêves d’enfant, avec pour chacun, chose remarquable, une tonalité propre : mélancolique pour le Lester, mystique pour le Huston, enjouée pour le Milius…

Milius ! C’est peu dire que ce film est SA chose puisqu’il a porté le projet de A à Z et qu’il reflète tous ses fantasmes anti-bourgeois, lui le fils d’un fabriquant de chaussures. Toute l’œuvre de Milius, même dans ses moments les plus contestables (« L’Aube rouge », film flattant Reagan dans le sens du poil) est une superbe échappée dans la Nature, une ode à la liberté de l’individu. La figure du guerrier, centrale chez Milius, semble a priori flirter avec le fascisme mais si l’on regarde bien, ses personnages ne recherchent pas le pouvoir et certainement pas l’oppression de l’individu. Ils veulent simplement qu’on leur fiche la paix et qu’on les laisse seuls avec leur prairie, leur mer ou leur montagne. Ne pas confondre Conan et Thulsa Doom. D’ailleurs, lorsqu’il est au pouvoir, le roi Conan (dernière image du film) semble malheureux comme les pierres. De même, l’autre héros du « Lion et le vent », Teddy Roosevelt (superbement incarné par Brian Keith, qui aurait mérité un Oscar), étouffe à la Maison Blanche et multiplie les activités de plein air pour ne pas se laisser aller à la mélancolie.

A l’origine, Milius voulait Omar Sharif pour incarner le Raisuli, ce qui aurait été plus réaliste. Le choix final de Connery, qui fait très peu berbère, a l’avantage d’amener le film vers le jeu. Connery n’incarne pas le Raisuli, il JOUE le Raisuli, ce qui s’accorde merveilleusement avec le point de vue du film, qui est celui d’un enfant occidental enlevé, avec sa mère et sa petite sœur, par le seigneur du Rif. Et cet enfant occidental, à la fois fasciné et incrédule, c’est aussi bien le comédien Connery que le cinéaste Milius, qui s’amusent comme des fous à rejouer « Gunga Din » avec les grands moyens d’autrefois ! C’est aussi Jerry Goldsmith, le troisième grand auteur du film, qui n’en croit pas ses oreilles de pouvoir faire une musique aussi épique en plein milieu des années 1970, musique qui annonce, deux ans avant « Star Wars », le renouveau de la symphonie hollywoodienne héritière de Steiner, Rozsa et Korngold.

« Le Lion et le vent » est le deuxième film de Milius, après l’excellent « Dillinger », et, avec le recul de cinquante ans, il est intéressant de voir à quel point ce film s’inscrit pleinement dans le Nouvel Hollywood deuxième période. Non pas le Nouvel Hollywood de Robert Altman, Arthur Penn ou Bob Rafelson, mais celui de ses potes Spielberg et Lucas. Comme ces derniers, et avant même ces derniers, Milius reprend les codes du vieux film hollywoodien pour leur donner plus d’ironie, mais aussi plus de virtuosité et de réalisme. Voir ici le travail brutal du chef-cascadeur Terry Leonard, qui annonce ce qu’il fera, avec Vic Armstrong, sur « Les Aventuriers de l’Arche perdue ». On oublie ou on néglige à quel point, du moins jusqu’à « Conan », Milius était un maître de la caméra et du découpage. « Le Lion et le vent », dans son montage alterné Raisuli/Teddy Roosevelt, dans ses compositions symétriques sur les Marines et dans ses travellings-avant ébouriffants au milieu de l’architecture arabe, est un joyau de composition et de symétrie, aidé par la superbe photographie en lumière rasante de Billy Williams.

S’ouvrant et se fermant sur la puissance des vagues de l’Océan, « Le Lion et le vent » a été sciemment conçu pour illustrer l’expression « le souffle de l’aventure ». Mais l’intelligence de Milius est de suggérer constamment que ce souffle n’est que du vent, un pur fantasme dans une époque où le cartésianisme et le business ont gagné depuis longtemps. Le cinéaste rejoint alors la belle pensée de son collègue Cimino, avec qui il a débuté : « Réaliser des films, c’est inventer une nostalgie pour un passé qui n’a jamais existé. »

Milius, ou l’éloge des perdants.

Claude Monnier

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