
Par Claude monnier : Après des mois d’attente, chronologie des médias oblige, Apple TV + France vient enfin de mettre en ligne le Director’s Cut de « Napoléon ». Au menu de cette version de trois heures trente : plus de Joséphine (son emprisonnement sous la Terreur, son amitié avec madame Tallien/Ludivine Sagnier ; son errance ̶̶ superbe scène ̶ dans les rues désertes de Paris, après sa libération), plus de Barras (qui couche avec Joséphine), plus d’Hippolyte Charles (l’amant de Joséphine, longuement évoqué, et que plus tard Napoléon convoque officiellement pour avoir des « conseils » en matière de sexe, dans une scène tendue et comique), plus de tractations politiques et de complots (les coulisses fascinantes du 18 Brumaire ; l’attentat spectaculaire devant l’Opéra, en pleine nuit ; l’exécution sommaire du duc d’Enghien) et bien sûr plus de Napoléon (planification de la campagne d’Italie ; entrée arrogante dans Milan ; sortie misérable de Russie ; dépression lors de l’exil à l’Ile d’Elbe… et crises hémorroïdaires à Waterloo !).
De nombreux ajouts, on le voit. Pour autant, disons-le : ce Director’s Cut de « Napoléon » ne transcende pas le film comme celui de « Kingdom of Heaven ». Mais il ne le déséquilibre pas non plus comme celui de « Gladiator ». Dans le fond et dans la forme, l’essence du film n’est pas modifiée. Ceux qui trouvaient la version cinéma froide et maladroite trouveront le Director’s Cut encore plus froid et maladroit ; ceux qui, comme nous, trouvaient la version cinéma posée et splendide, à la manière de « Barry Lyndon » (voir les nombreuses scènes où les personnages restent longuement immobiles, à se scruter), verront ici ces qualités accrues.
Froid, dites-vous ? Pour notre part, nous dirions carrément : glacé. Mais ce qualificatif est ici, à nos yeux, un compliment. Si l’on peut qualifier en général, et dans ce film en particulier, le style de Scott de « glacé », c’est au sens de glaçage d’un gâteau. Car le cinéaste visiblement se régale (et nous régale) à filmer minutieusement cet univers, comme il ne s’était pas régalé depuis Kingdom of Heaven. Et l’on peut dire que, depuis Legend, il n’a pas été aussi passionné, aussi méticuleux, aussi fétichiste à photographier (terme plus approprié que « filmer » car le film tient souvent de la gravure sur plaque argentique) les étoffes, les costumes et le mobilier précieux. C’est que le cinéaste, issu des beaux-arts, voue une véritable passion à la peinture académique dont s’inspirent « Legend » et « Napoléon ». Cependant, l’intérêt de « Napoléon » vient de ce que le style pictural de David est complètement détourné : il ne vise pas à glorifier les actes des puissants mais à les figer dans leur vanité, leur vacuité et leur ennui existentiel. Il y a bien glaçage de gâteau… mais c’est un gâteau empoisonné ! Le film baigne souvent dans une lumière blafarde de tombeau, qui fait des personnages des fantômes en devenir. Et, comme dans « Legend », la glace (ici celle d’Austerlitz) symbolise parfaitement la condition finale de l’Homme.
Scott, au moment de la promo du film, s’est confié sur la mort de sa mère, quasi-centenaire, dont il admirait la pugnacité et l’esprit caustique, même à un âge avancé. Ainsi, il paraît que madame Scott, juste avant d’expirer, a déclaré : « C’est absurde… » Phrase admirable en la circonstance, et attitude plus britannique que britannique ! Eh bien, nous pensons que Scott a conçu précisément « Napoléon » avec cette phrase en tête, avec ce qu’elle implique de vaine agitation humaine, mais aussi de stoïcisme amusé et de rébellion envers cette absurdité. Ce n’est pas pour rien qu’à plusieurs reprises, dans le film, les protagonistes pouffent de rire nerveusement devant le côté solennel d’une situation (Lucien Bonaparte lors du Coup d’Etat du 18 Brumaire, Joséphine lors du divorce impérial, Napoléon lors de l’annonce de son exil par Wellington) : l’esprit de madame Scott est derrière le film et sans doute sert-il de modèle à Letizia, la mère si moqueuse de Bonaparte…
Compte tenu d’un film aussi européen dans l’âme, la production peut s’estimer heureuse d’avoir obtenu 200 millions de dollars au box-office mondial. C’est même miraculeux. Mais succès ou pas, le vieux Scott n’en a cure. Pour lui, l’offre d’Apple + relevait du mécénat et il en a profité pour faire son œuvre d’art à lui, son tableau à la fois grandiose et intime. Et il sait qu’un jour cette peinture amère de la condition humaine trônera dans le Musée du cinéma aux côtés de ses plus grandes œuvres.
Claude Monnier
