« Innocents » de Bernardo Bertolucci en Blu-ray collector

Par Claude Monnier : Après le coffret collector du « Dernier empereur », Métropolitan poursuit son hommage à Bertolucci avec cette très belle édition des « Innocents » (« The Dreamers », 2003), l’avant-dernier film du cinéaste. C’est l’histoire d’un trio amoureux estudiantin dans le Paris enfiévré de mai 68. Un trio un peu particulier toutefois : un frère et une sœur au bord de l’inceste, Théo et Isabelle (Louis Garrel et Eva Green), intégrant à leurs jeux troubles un jeune Américain, Matthew (Michael Pitt), en séjour linguistique dans la capitale. Ce qui les réunit au départ ? Leur cinéphilie obsessionnelle et leur mobilisation dans l’Affaire Henri Langlois (lorsque le créateur de la Cinémathèque fut évincé par le pouvoir gaulliste). Mais bien vite le trio oublie cet engagement politique pour s’enfermer dans le vieil appartement bourgeois d’Isabelle et Théo (les parents bohèmes étant en vacances), se livrant à divers jeux sensuels, de plus en plus dangereux.

Ce vieil appartement est la clé du film. Il est évident que le but de Bertolucci n’est pas de faire un film érotique, malgré la beauté physique des interprètes. Du reste, cette beauté n’est pas tant charnelle que sculpturale, presque littéralement en ce qui concerne Eva Green, qui se déguise, à un moment, et de manière stupéfiante, en Vénus de Milo. Ces jeunes bourgeois de mai 68 deviennent pour nous des statues du passé, vouées à l’érosion… Comme dans la majorité de ses films, le cinéaste italien, communiste notoire, démontre la décadence bourgeoise. Mais venant lui-même de la bourgeoisie, il ne peut s’empêcher d’avoir de l’affection (teintée d’ironie) pour ce milieu qui tourne en rond, vivant en vase clos, ivre de sa « supériorité intellectuelle ». Affection du cinéaste redoublée ici par la cinéphilie godardienne des personnages, qui évoque la sienne propre, lui qui était à peine plus âgé qu’eux en 68.


Bertolucci fétichise donc ce vieil appartement haussmannien, comme il fétichise ceux qui s’y perdent. Tout se dégrade (le lieu, les personnes) mais c’est filmé avec fluidité… et c’est beau. C’est pourquoi l’on se surprend à vouloir vivre dans ce lieu. L’encombrement et la poussière sont ceux d’une vieille librairie où l’on a envie de se lover, à l’abri du monde. La décoration pleine de goût, ainsi que la photographie chaleureuse, participent aussi à notre envoûtement, alors que l’appartement tout aussi vieux du « Locataire » de Polanski nous donne envie de fuir à toutes jambes ! C’est qu’il y a bourgeoisie et bourgeoisie. Celle du « Locataire » est mesquine, avare, et cela se reflète dans l’ameublement utilitaire, vieillot et froid. Celle des « Innocents » est poétique. Les livres débordent des étagères, les tableaux et les miroirs sont ciselés avec un goût charmant. Piège ? Sans doute. Et les personnages se font justement vampirisés par cet appartement, ne souhaitant plus s’en extraire, voulant sombrer avec lui. Mais cette cage dorée, pas si éloignée du palais du « Dernier Empereur », n’est pas pire, au fond, que le monde injuste et violent qui les attend à l’extérieur.

En attendant d’affronter ce monde de fou, ce qui arrivera fatalement, pourquoi ne pas faire une plongée en soi-même, et donc une plongée dans le passé, afin de mieux se connaître ?… 

Claude Monnier

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