
Par Claude Monnier : Amérique, 1971, en pleine ère Nixon. Raoul Duke (Johnny Depp), journaliste-gauchiste sur le retour, doit faire un reportage sportif sur une course de motos dans la banlieue de Las Vegas. Pour le soutenir dans cette mission qui s’annonce passionnante, Duke emmène avec lui un ami, maître Gonzo (Benicio del Toro)… ainsi qu’un stock complet de drogues hallucinogènes. Histoire de tenir le coup au pays des ploucs. La suite est à peine descriptible…
Adapté du roman-culte de Hunter S. Thompson, « Las Vegas Parano » est sans doute le film le plus radical de Terry Gilliam. Apparemment, celui-ci n’a pas supporté de raconter une histoire (presque) logique avec son film précédent, « L’Armée des douze singes » ! Cela dit, « Las Vegas Parano » est, à sa manière, un modèle de logique. Et c’est cette logique imperturbable, pince-sans-rire, qui est drôle. Le gag principal du film, c’est en effet d’être « ton sur ton » : deux types défoncés, assaillis de visions absurdes, arpentent une ville objectivement absurde. Nous spectateurs, qui ne sommes pas défoncés (normalement), nous comprenons qu’il n’y a, au fond, aucune différence entre la vision d’un camé et la vision des concepteurs de Las Vegas ! Le film agit ainsi comme un puissant révélateur. « Nous sommes au cœur névralgique de l’Amérique », dit très sérieusement Duke/Hunter Thompson, qui se voit comme un explorateur en terre hostile. C’est d’ailleurs l’autre credo comique du film : d’un bout à l’autre, au milieu du délire ambiant, Duke et son acolyte restent d’un sérieux papal. La voix-off de Depp épouse solennellement, comme celle de Leslie Nielsen dans « Y a-t-il un flic pour sauver la reine ? », le style du film noir des années quarante. Cette voix-off nous permet de comprendre « l’histoire » (pourquoi les deux protagonistes vont de tel endroit à tel endroit, rencontrent telle ou telle personne), elle donne une certaine cohérence à l’ensemble et, du coup, rend supportable, et même intéressant, ce délire visuel ininterrompu.
Et puis, il y a aussi une chose qui nous fait tenir le coup au milieu de ce décorum agressif : la mise en scène de Gilliam. Sa caméra est vive et incisive comme le coup de crayon du caricaturiste… ou comme le coup de scalpel du chirurgien. Disons-le : la précision absolue de Gilliam nous interpelle. La tangibilité constante et rigoureuse avec laquelle il filme la folie nous fait comprendre, ô frayeur ! que cette folie est peut-être la vraie réalité…
Claude Monnier
