
Par Claude Monnier : Nous parlions l’an dernier du blockbuster d’auteur, à l’occasion de « Dune 2ème partie » et de « Furiosa ». « Mission : Impossible – The Final Reckoning » est-il un blockbuster d’auteur ? Oui, si l’on considère Tom Cruise comme l’auteur, le film reflétant – ou trahissant – pleinement ses obsessions (le dépassement de soi, la mégalomanie, le rejet pathologique du vieillissement et de la mort) et constituant donc, d’une certaine manière, une œuvre très personnelle. Non, si l’on considère qu’il manque au film une dimension essentielle, qui est selon nous au fondement du blockbuster d’auteur : le génie formel. Or, à une exception près, le style du film est vraiment « passe-partout », sans aucune personnalité.
Au début de la saga, Cruise eut l’audace de laisser s’exprimer la personnalité de deux auteurs chevronnés, De Palma et Woo. Par la suite, sans doute par mégalomanie et souci du contrôle, il décida de confier les épisodes suivants à des metteurs en scène certes très bons, mais moins originaux : J.J. Abrams ou Christopher McQuarrie. Le choix de Brad Bird pour l’épisode 4 fut plus intéressant, mais on sentait toutefois que ce cinéaste novice (c’était son premier film « live ») était un peu prisonnier du petit Tom, loin de l’épanouissement de « Tomorrowland ».
Résultat de la politique de Cruise ? Tous les « Mission : Impossible » depuis le troisième épisode sont quasi interchangeables, faisant alterner les scènes de dialogue sentencieuses, lourdement explicatives (c’est d’ailleurs le défaut de la majorité des blockbusters depuis vingt ans) et les scènes de cascades ahurissantes, qui sont dirigées par la seconde équipe. Sur ce dernier point, il est peut-être temps de dire, au bout de cent ans de cinéma hollywoodien à grand spectacle, que les plans de seconde équipe sont souvent plus beaux que les plans de l’équipe principale ! Plus beaux parce que plus vrais. Et c’est ainsi que, dans cet épisode, la poursuite finale en biplan nous plaque littéralement à notre siège, car l’équipe cascade a refusé toute transparence de studio. Le vrai ciel, le vrai air, la vraie altitude, s’engouffrent entre les deux acteurs et les violentent réellement, malgré toutes les précautions bien normales qu’on devine (câbles d’attache à l’appareil, effacés plus tard numériquement).
A plus de soixante ans, Tom Cruise donne de sa personne comme jamais, on ne peut pas lui enlever ça, et c’est d’ailleurs tout le sujet du film : comment Ethan Hunt se donne sans compter et acquiert par là un véritable statut sacrificiel. Il y a de la folie dans ce don de soi. Et c’est pourquoi la plus belle scène du film, la plus ressentie et donc la mieux filmée, est l’exploration en solitaire, par Hunt, du sous-marin russe échoué au fond de la mer de Béring. On peut légitimement se demander, en voyant la première moitié du film qui se passe la nuit et en intérieurs lambdas, où sont passés les 400 millions de dollars de budget (la grève des scénaristes, tombée en plein milieu du tournage, n’explique pas tout), mais quand on voit cette séquence monumentale du sous-marin, on comprend, on se tait et on admire : Cruise et McQuarrie (ou plutôt : Cruise et la seconde équipe !) reprennent l’une des premières séquences d’ « Abyss », la descente dans le sous-marin-cercueil, mais la portent à un niveau fantasmagorique jamais vu : non seulement notre héros s’épuise à explorer ce dédale totalement immergé et effrayant, mais il est ballotté en tous sens par l’épave gigantesque qui roule au fond de l’abîme. Un véritable cauchemar. Et, peut-être, la plus belle scène de descente aux enfers de l’histoire du cinéma. Mélange subjuguant entre l’ambiance high-tech d’« Abyss » et l’exploration glauque de l’appartement inondé d’« Inferno » de Dario Argento !
Rien que pour cette séquence, le film vaut le déplacement .
Claude Monnier
