« F1 » de Joseph Kosinski, Brad Pitt en boucle

Par Claude Monnier : Recyclage, quand tu nous tiens !… Joseph Kosinski répète ici la formule de son succès précédent, « Top Gun Maverick », elle-même reprise de « Karaté Kid », elle-même reprise de « The Tin Star/Du sang dans le désert », elle-même reprise de… En résumé : un homme expérimenté au lourd passé prend sous son aile un jeune impétueux et lui enseigne les ficelles de son art. Cette fois, c’est dans le monde de la Formule 1 que ça se passe. Pourquoi pas ? Le recyclage, le remake, n’est-ce pas un peu l’histoire de l’humanité ?

Quoi qu’il en soit, l’intérêt ici n’est pas tant dans la thématique que dans le traitement choisi par Kosinski. D’habitude, ce cinéaste se signale par un style rigoureux, contemplatif et épuré, un style presque robotique qui donne un aspect « SF » à toutes ses œuvres, y compris celles qui n’appartiennent pas au genre. Et donc, on s’attend à voir ce style « SF » appliqué à l’univers obsessionnel, répétitif, en circuit fermé, de la Formule 1. Or, s’il y a bien ici une vision « futuriste » et déshumanisée de la F1 contemporaine (domination de la machine et de l’architecture high-tech, mécaniciens ultra rapides et uniformisés, pilotes et voitures interchangeables tournant de manière répétée sur le circuit, casque cachant presque entièrement le visage humain), Kosinski ne nous laisse pas le temps de la savourer tant le rythme frénétique du montage nous agresse, sans parler de la BO bourrine de tonton Hans ! Dans « F1 », point de contemplation. Le cinéaste semble épouser pleinement le style commercial et « clip » de son producteur Jerry Bruckheimer. On ne retrouve sa caméra contemplative qu’à la toute fin, quand Pitt, seul sur la piste, a l’impression de « voler ». Là, dans ce moment de suspension et de transmission, toute la thématique de l’homme mûr se libérant, triomphant de lui-même, trouve sa pleine saveur.

Et soudain on comprend…

On comprend que ce récit itératif, avec son rythme de dingue, a été construit pour arriver à ce moment de suspension, à ce moment hors du temps, en plans longs. En allant enfin à son rythme, presque en ligne droite (voir aussi l’épilogue), le héros brise la boucle fermée et névrotique que constituait sa vie.

Cette tactique du cinéaste, qui consiste à sacrifier totalement son beau style pendant deux heures pour le réimposer et lui donner toute sa valeur in extremis, est pour le moins audacieuse, voire inédite. Une tactique risquée, sacrificielle, et secrètement pédagogique, en ce qu’elle fait réfléchir à rebours. Une tactique qui n’est pas sans rappeler celle de son héros… 

Claude Monnier

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