« Eddigton » d’Ari Aster, avec Joaquin Phoenix : film-culte en perspective ?

Par Claude Monnier : Il y a un peu de « Copland » dans « Eddigton ». Ou comment un flic gras et pantouflard, dont tout le monde se moque, décide de « passer à l’acte ». Mais là où le positif James Mangold, comme à son habitude, fait de son minus un héros, l’angoissé Ari Aster enfonce encore plus son personnage dans le néant. On pourrait reprocher au jeune cinéaste cette noirceur nihiliste, mais en cette ère si mensongère de super-héros, il faut voir la démarche d’Aster comme un antidote nécessaire qui nous remet les pieds sur terre. Et, dans le registre antihéroïque (on peut parler ici de super-zéro !), Joaquin Phoenix est parfait…

Pour cette histoire de rivalité entre le shérif et le maire d’une petite ville américaine, Aster choisit un contexte précis : les débuts de la pandémie de covid en mars 2020, insistant avec ironie sur le port (ou non) du masque, ainsi que sur l’extrême dépendance des gens aux réseaux sociaux numériques, via leur smartphone qu’ils ne lâchent jamais. A cela s’ajoute un discours sur les Fake news, sur les gourous du Web et sur les mouvements Antifa. Tous ces éléments risquent, on s’en doute, de faire vieillir le film pour les cinéphiles du futur. Mais ce qui ne vieillira pas, c’est la magistrale mise en scène d’Aster, qui oppose à l’hystérie ambiante le calme distancier de ses cadrages, tous tirés au cordeau, et d’une netteté hypnotique. Le cinéaste nous donne ainsi une sorte de néo-western sur fond de Nouveau-Mexique, où les adversaires, se prenant pathétiquement pour John Wayne, se jaugent lentement avant de régler leur compte. Les paysages désertiques sont bien ceux de Ford, avec la même profondeur de champ embrassant l’immense horizon (remarquable travail de Darius Khondji), mais si la profondeur de champ fordienne suscitait l’admiration devant le sublime, la profondeur de champ d’Aster suscite l’inquiétude devant le vide. Dans les paysages nus de Ford, on voyait l’avenir d’une nation. Dans ceux d’Aster, de l’autre côté du XXe siècle, on ne voit plus que la stérilité. Et ce n’est pas un hasard si une partie de l’intrigue tourne autour des enfants : ceux qui sont déjà là et qui sont aussi déboussolés que leurs parents ; et ceux que les couples malheureux (comme celui du shérif) n’arrivent pas à avoir.

« Eddington » est, a priori, un film bourré de clichés, mais toute la démarche d’Aster est de nous faire comprendre que c’est l’Amérique entière qui est un gigantesque cliché. Cette démarche, tout en acuité visuelle, le rapproche du Polanski de « Rosemary’s Baby ». Et comme chez Polanski, cette acuité provoque davantage le malaise que le rire.

Claude Monnier

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