
Par Claude Monnier : Les amateurs de grande musique de film sont en émoi depuis quelques semaines. Fin août en effet, le journal britannique The Guardian a publié un « scoop » sur une biographie à paraître de John Williams, écrite par un certain Tim Grieving. En fin d’ouvrage, au moment de faire le bilan de sa vie et de sa carrière, Williams confie à son biographe… qu’« il n’a jamais beaucoup aimé la musique de film », qu’elle est selon lui « rarement bonne », qu’elle n’est pas « vraiment faite pour le concert », qu’elle n’a été pour lui « qu’un boulot » et qu’il ne faut certainement pas « la mettre à égalité avec les grandes œuvres du répertoire » ! Ces propos, s’ils venaient du directeur du Conservatoire de Paris, ne choqueraient pas outre mesure, mais venant du meilleur compositeur de musique de l’histoire du cinéma, il faut avouer que « ça pique un peu », comme disent les jeunes ! Certes, Williams n’est pas le premier grand compositeur de musique de film à s’exprimer ainsi. C’est même plutôt la norme : Morricone, dans le documentaire « Ennio », avoue avoir eu honte une bonne partie de sa carrière vis-à-vis de ses anciens collègues du Conservatoire, qui voyaient la musique de film comme de la « prostitution ». Goldsmith, dans une grande interview donnée à Starfix Nouvelle Génération en 1998 (à l’occasion de « Mulan »), déclarait que « jamais la meilleure musique de film ne sera comparée à la musique classique » et qu’il ne travaillait pas « pour la Musique mais pour le cinéma ». Rozsa, quant à lui, était plus fier de sa musique savante, dite « absolue », que de sa musique de film. Du reste, on imagine mal en effet les grands compositeurs de musique de film du type Korngold, Rozsa, Herrmann ou Horner en train d’écouter chez eux des BO de films par dizaines, comme nous autres fans pouvons le faire. On les imagine plutôt se délecter d’un enregistrement de Beethoven, Schuman ou Bach…
De fait, soyons lucides, Williams a raison et c’est pourquoi ses propos font mal : aucune musique de film ne peut soutenir la comparaison avec la Symphonie du Nouveau Monde de Dvorak, avec ce degré d’inspiration, de grandeur et de complexité. Et, même doté d’une machine à voyager dans le temps, AUCUN grand compositeur de musique de film n’oserait se présenter devant Debussy ou Brahms pour lui faire entendre sa dernière BO, fût-elle celle de « Ben-Hur », de « Legend », de « Conan » ou de « Star Wars ».
Mais si Williams a raison de nous rappeler à l’ordre, de nous rappeler en somme qu’il faut faire des hiérarchies et que tout ne se vaut pas, il faut reconnaître qu’il a mal choisi son moment : dire cela quand on vient d’être joué en grande pompe par la Philharmonie de Berlin et qu’on vient d’être édité chez Deutsche Grammophon, c’est pour le moins inattendu, pour ne pas dire maladroit ! Et puis, il suffit de penser à son crescendo pour le finale de « Rencontres du troisième type », à sa musique pour l’édification de la Forteresse de solitude dans « Superman », à la complexité affolante du morceau « The Asteroid Field » dans « L’Empire contre-attaque » ou bien encore au requiem bouleversant « Immolation » de « La Liste de Schindler » pour se dire que, décidément, Williams pèche par modestie ! Si le grand art, c’est un acte qui est extrêmement difficile à exécuter et qui donne un résultat extrêmement beau, alors tous les morceaux que nous venons de citer relèvent du grand art. A défaut de Debussy (qui de toutes façons était quelqu’un de désagréable), nous sommes sûrs que Ravel aurait, a minima, trouvé ces morceaux très intéressants…
Claude Monnier
