
Par Claude Monnier : L’Atelier d’images ressort dans une copie HD éclatante et avec force boni « American Psycho », adaptation du célèbre roman de Bret Easton Ellis. Ironiquement, cette édition steelbook ultra soignée semble épouser la maniaquerie extrême du personnage principal, Patrick Bateman (Christian Bale), trader psychopathe obsédé par tous les signes extérieurs de richesse. Le film de la canadienne Mary Harron, tout comme le roman d’Ellis, est une caricature du capitalisme reaganien, qui prend au pied de la lettre l’expression « requin de la finance ». Si le capitalisme reaganien, ou plus tard trumpien, a une logique profonde (écraser impitoyablement la concurrence), alors Bateman la pousse jusqu’au bout : il écrabouille à coup de pied, de couteau, de hache ou de tronçonneuse tous les « faibles » qu’il méprise et qu’il exploite. Homme creux, Bateman est le réceptacle de tout ce que l’homme moderne peut avoir de pire : le racisme, le snobisme, le mensonge, la vacuité, l’avidité, la cruauté. Si le film est supportable, c’est justement parce que cette accumulation est délibérément outrée (témoin cette scène où Bateman manque de s’évanouir lorsqu’un de ses collègues lui brandit une meilleure carte de visite que lui !). Et aussi parce qu’à sa manière, « American Psycho » est un film fantastique : Bateman est une sorte de Diable qui a pris la forme du gendre idéal pour commettre ses ravages incognito, en toute impunité, voire dans l’indifférence générale. Le Diable est dans les détails, dit-on. C’est sans doute pourquoi Mary Harron insiste avec malice, par des inserts constants, sur les innombrables plats luxueux, produits cosmétiques, cartes de visite, CD de pop music, armes variées et contondantes, bref sur toute la vile matière qui façonne cette silhouette à la fois banale et maléfique. L’équivalent visuel du « name dropping » du romancier. Le produit vénéré, forme suprême du matérialisme, EST le message. Le scope très soigné, presque maniaque, traduit bien l’état d’esprit du personnage.

On pourrait reprocher à la réalisatrice d’être trop dans du « Ellis illustré » ou de faire du roman une sorte de série B de luxe. Mais heureusement elle parvient à « dédoubler » intelligemment son film, à adjoindre, au regard masculin en gros plan (celui du romancier, celui de Bateman), son propre regard de femme. Mary Harron approche cet homme puis soudain s’éloigne, prenant un point de vue distant sur cet horrible mâle en rut, insistant notamment sur le regard plein d’incompréhension, ou de consternation, de toutes les femmes (secrétaires, prostituées, compagnes) qui traversent la vie de ce mannequin de vitrine nommé Bateman. Cette incompatibilité entre ces femmes, comédiennes et réalisatrice, et cet homme, renforce le sentiment de profonde solitude qui émane de ce monde.
Claude Monnier
