
Par Claude Monnier : Enfin un deuxième grand film américain après « The Brutalist » en début d’année ! Il était temps… Mais cela ne nous étonne pas de la part de Guillermo del Toro, qui accumule les chefs-d’œuvre ou quasi chefs-d’œuvre depuis longtemps. Son adaptation de « Frankenstein » reprend le principe de fidélité de Kenneth Branagh (film d’époque, structure en flash-back depuis une expédition polaire) mais y ajoute une sensibilité particulière : contrairement à Branagh qui s’identifiait volontiers au dynamisme et au volontarisme du baron, del Toro penche nettement pour la créature et ressent intimement sa solitude, sa douleur de vivre. Et pour cause : par ses goûts morbides, par sa corpulence, par son attirance/répulsion pour la violence extrême des hommes, del Toro s’est toujours senti « à part », une sorte de « freak » au fond. Comme Hitchcock, del Toro a transcendé son mal-être par son génie cinématographique. Il impose au monde ses peurs mais sous forme sublime. Ici, il parvient à concilier, comme à son habitude, le grandiose le plus rageur (le navire pris dans les glaces polaires, la tour-laboratoire du baron qui explose, les combats homériques de la créature) et l’intime le plus troublant (le masochisme de tous les personnages, l’attirance profonde pour la mort). En ajoutant judicieusement au récit de Shelley un mécène syphilitique (Christoph Waltz) qui a fait fortune dans la vente d’armes, del Toro renforce le malaise freudien (ou pré-freudien) généré par cette histoire de « puissance masculine », de « surhomme » et d’immortalité. En faisant écho aux vraies délires monstrueux des fascistes du XXe siècle, del Toro donne à son récit une atmosphère de fin du monde, comme si la lumière de l’humanité s’éteignait. Lumière donnée aux hommes par Prométhée l’Ancien et détournée ici par ce « Prométhée moderne » qu’est Frankenstein. Faux Prométhée évidemment, qui proclame aider l’humanité mais ne fait que la plonger davantage dans les ténèbres. C’est pourquoi le film joue beaucoup sur les lumières mourantes, que ce soit celle du Pôle nord ou celle des intérieurs aristocratiques, où la putréfaction guette. Les vrais cadavres ne sont pas ceux qu’on croit.
Mais si le film donne un tel sentiment de plénitude artistique, ce n’est pas seulement par le génie formel de del Toro, son incroyable sens du design, c’est aussi et surtout par la grandeur des comédiens, et notamment ce trio fiévreux : le baron (Oscar Isaac), sa belle-sœur Elizabeth (Mia Goth) et la Créature (Jacob Elordi). Oscar Isaac trouve là peut-être son meilleur rôle à ce jour, à la fois brillant, arrogant et pathétique ; Mia Goth a peu de scène mais y apporte une sensibilité à fleur de peau, en même temps qu’une ironie constante, qui rappelle les interprètes féminines de Robert Altman ; quant à Jacob Elordi, c’est une révélation, aussi magnifique en créature fragile, balbutiante, qu’en monstre déchaîné. Une future star…
Le seul défaut de ce film ? Être uniquement diffusé sur nos petits écrans netflixiens. Ah, monde cruel…
Claude Monnier
