
Par Claude Monnier : Cette fin d’année va voir la ressortie de quelques Coppola en 4K UHD, comme « Coup de cœur » et « Outsiders ». Noël avant l’heure en somme ! Parmi ceux-ci, un vrai inédit pour le vidéophile français : « Tucker, l’homme et son rêve », bijou filmique réservé jusqu’à présent au marché anglo-saxon.

Contrairement aux autres œuvres de Coppola, volontiers mélancoliques, « Tucker » est un film joyeux et « survitaminé ». L’histoire ? Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, un jeune constructeur automobile indépendant veut battre Chrysler et Ford sur leur propre terrain, en proposant au public la « voiture de demain ». Une histoire vraie et totalement folle. On pourrait penser que le dynamisme du film est dû à l’influence du producteur George Lucas, qui a toujours été amoureux de la vitesse (sur la route… ou au cinéma !). Ou bien que le film porte les traces de sa conception d’origine, à savoir une comédie musicale dans le style de Stanley Donen. C’est en partie vrai, mais les choses sont plus retorses…

Ce n’est pas un hasard si « Tucker » est réalisé deux ans après la mort tragique de Gio, le fils aîné de Coppola. Après une phase dépressive (« Jardins de pierre » en 1987), Coppola semble vouloir aller de l’avant, fonce sur la route avec son génial inventeur automobile, mais on se doute que c’est surtout pour ne pas penser. En réalité, Coppola fuit le désespoir et la tombe. Que fuit Tucker dans sa course perpétuelle ? Sans doute l’échec lamentable et la médiocrité. N’oublions pas que les Américains de cette génération sont traumatisés par la Grande Dépression. Tucker est tellement obnubilé par le rêve américain et l’esprit d’entreprise qu’il entraîne tous les siens dans la ronde. Hors de question qu’un membre de son entourage émette le moindre doute ou renonce. Tucker vit dans sa propre publicité, d’où le look rutilant du film puisque, chez Coppola, la forme du film a toujours reflété les illusions des personnages. Comme dans une réclame des années cinquante, les travellings franchissent avec amusement les (fausses) cloisons et relient « par magie » deux espaces éloignés, construits sur le même plateau. C’est que Tucker, tout à son rêve, ne sépare rien : il est partout et son enthousiasme « contamine » tout. L’homme virevolte entre les différentes scènes, et son atelier est même accolé à sa maison, pour pouvoir passer de l’un à l’autre en un clin d’œil !

Mais derrière la joie et le dynamisme toujours forcés, on sent la névrose. La sublime lumière dorée de Vittorio Storaro est à ce titre ambivalente : elle pourrait être aussi bien celle, joyeuse, de l’aube (l’esprit d’optimisme et de renouveau de l’Amérique d’après-guerre) que celle, finissante, du crépuscule (menace nucléaire, guerre de Corée et du Vietnam à l’horizon). Dans les deux cas : une lumière éphémère pour le papillon Tucker.
On sait que tous les films de Coppola font référence à sa vie, mais jamais il n’est allé aussi loin dans l’identification avec son héros. Au point que le film se fait prophétie et annonce carrément l’aventure « Megalopolis » ! La « voiture de demain », c’est le « film de demain », conçu au nez et à la barbe des pontes de l’industrie. Utopie par essence inatteignable : Tucker n’a pas battu Chrysler et Coppola n’a pas réalisé, avec « Megalopolis », « l’œuvre dévastatrice et grandiose » qu’il annonçait et qui allait révolutionner Hollywood.
Mais au fond, comme le dit Tucker à la toute fin, n’est-ce pas l’idée qui compte ?
Claude Monnier
