
Par Claude Monnier : La question n’est pas de savoir si « Avatar : De feu et de cendre » est original ou pas. Quand un spectacle relève à ce point du JAMAIS VU, c’est qu’il est forcément original. La vraie question est plutôt : pourquoi a-t-on un sourire émerveillé pendant trois heures de projection ? Est-ce dû « simplement » à la perfection absolue des images de synthèse et à la qualité de l’immersion en 3D ? Est-ce dû au fait que Cameron est le seul réalisateur d’aujourd’hui à nous faire vivre le cinéma du futur, tel que le verront nos descendants ? Oui, en partie, mais il n’y a pas que cela…
En réalité, notre sourire béat vient du fait que nous marchons virtuellement au Paradis pendant trois heures. Disons-le : Cameron a conçu ses « Avatar » comme une expérience post-mortem. Rappelons que Jake Sully est mort physiquement à la fin du premier « Avatar ». Et dans la salle, nous sommes comme lui : le corps inerte et l’esprit projeté… dans « l’au-delà ». Ce n’est pas un hasard si la première scène est, à notre insu, une pure vision du Paradis. Lo’ak joue dans les airs avec son frère aîné, mais ce n’est pas un flash-back. La fin de la scène nous apprend que nous sommes au Paradis d’Eywa, auquel Lo’ak peut se connecter lorsqu’il le désire et retrouver son frère défunt. Ces images de l’au-delà reviennent à plusieurs reprises tout au long du film, donnant l’occasion de revoir Grace Augustine (Sigourney Weaver) souriante… et même Eywa en « personne ». Notons cependant qu’il n’y a pas de grande différence entre ces images du Paradis et les images de la planète extraterrestre. Ainsi, au sein de cette expérience post-mortem que constitue « Avatar », Cameron imagine deux stades : un Paradis « terrestre » (Pandora) où la Négativité et la Destruction, le Feu et la Cendre, peuvent encore intervenir, puisque la matière est encore présente (deuil fanatisé de Neytiri, sadisme de la sorcière Varang, matérialisme criminel des Américains) ; et un Paradis purement spirituel où règnent exclusivement le bonheur et l’harmonie.

Mais comme nous venons de le dire, c’est Cameron qui IMAGINE tout cela. En réalité, Cameron EST Jake à la fin du premier « Avatar », enfermé dans son sarcophage/studio de cinéma. Et c’est en cela qu’ « Avatar : De feu et de cendre » est un spectacle fascinant : nous voyageons dans la tête de James Cameron, démiurge au sens le plus fort et le plus fou que peut avoir ce mot. Un auteur au sens étymologique qui invente et contrôle le moindre millimètre carré de son image, rejetant violemment notre monde et recréant le sien propre, aussi immense et tangible que le vrai. Un monde qu’on peut arpenter ! D’où cette caméra constamment au ras du sol ou de l’eau, pour nous faire éprouver, presque tactilement, notre passage à travers la matière (le travail sur le son est à ce titre extraordinaire). Mais la pulsion de mort rattrape ce créateur fou, elle surgit du fond de son inconscient. D’où le jaillissement, toujours depuis le fond de l’image, des humains surarmés et de Varang, Na’vi ayant basculé du « côté obscur ». C’est alors pour Cameron l’attirance-répulsion pour ces représentants de la Mort : doit-il les admirer ou les faire disparaître ? Débat interne et intense, car Cameron sait bien qu’au pur Paradis il n’y a pas d’histoire, pas d’action. Or, Cameron n’est jamais meilleur que lorsqu’il représente, en action, les guerriers et surtout les guerrières (superbe interprétation de Oona Chaplin, totalement habitée dans son rôle de sorcière tribale).
Comme le suggère le leitmotiv visuel du « branchement » de corps à corps, nous sommes dans « Avatar : De feu et de cendre » en prise directe avec un esprit fiévreux, celui d’un cinéaste qui rêve. Au fond, et paradoxalement, il n’y a pas plus intime que cette saga.
Claude Monnier
