
Par Claude Monnier : Lors d’une table ronde de cinéastes organisée par le Hollywood Reporter en 2015, Ridley Scott avait pris le contrepied de ses jeunes collègues en disant qu’il ne réalisait pas ses films pour le public… mais pour lui seul. Réflexion typique de peintre et non de « cinéaste hollywoodien classique ». Avec « Kingdom of Heaven », Scott réalise son rêve inabouti des seventies, un récit de chevalerie appelé « Knight », dont on trouvait un écho dans « Legend », lorsque Jack (Tom Cruise) se voyait offrir, au fond d’une grotte enchantée, la noble épée d’un chevalier depuis longtemps défunt.

Mais Scott confronte ce rêve de chevalerie à la triste réalité d’une époque, la guerre entre les Croisés et les Musulmans pour s’emparer de Jérusalem. Ainsi, le cinéaste se demande, de manière métaphorique, comment on peut parler de chevalerie et d’honneur après le 11 septembre 2001. C’est même cela qui est beau avec « Kingdom of Heaven » : c’est un défi au cynisme, au matérialisme et à la cruauté, représentés ici par les fanatiques chrétiens. Un film tout en spiritualité qui dénonce constamment la barbarie au nom de la religion. Que tous les lieux saints du monothéisme soient dans une seule et même ville, Jérusalem, devrait être compris comme un appel divin à la conciliation. Mais le manque de sagesse des hommes provoque exactement l’inverse, depuis plus de mille ans. Et cela consterne profondément Scott. C’est pourquoi le plus important pour lui n’est pas de filmer la gigantesque bataille finale, même s’il le fait magnifiquement bien, mais de filmer, en insert ultra soigné, un jouet d’enfant symbolisant le désintéressement (la figurine de chevalier du petit roi en sursis) ou de consacrer une minute de métrage au petit navire en bois qu’un enfant arabe lance sur la rigole d’un jardin, objet fragile, emporté capricieusement par le courant, et symbolisant l’étrange destin du forgeron Balian (Orlando Bloom). Ce qui importe à Scott, c’est la solitude des êtres qui n’arrivent pas à communiquer, et notamment cette reine de Jérusalem profondément mélancolique (Eva Green), qui regarde, pensive, une allégorie murale sur la Mort. Le plus important pour Scott, c’est de filmer chaque séquence ou presque comme un passage spirituel d’un état à un autre, d’un monde à l’autre, d’une lumière à une autre, d’où ces travellings (latéraux ou avant) qui traversent lentement les murs et les voiles, par exemple lorsque Balian est sacré chevalier par son père Godefroy (Liam Neeson, superbe) ou lorsqu’il pénètre pour la première fois dans la cosmopolite Jérusalem.
C’est en voyant « Kingdom of Heaven », et surtout en le voyant dans son director’s cut, plus intimiste, que l’on comprend qu’un cinéaste est quelqu’un de très seul. Même entouré de centaines de techniciens et de dizaines d’acteurs qui lui posent d’innombrables questions, il est seul avec son rêve, il a son film dans la tête et n’arrive pas forcément à le transmettre aux autres. Parfois, son seul vrai interlocuteur ne peut-être qu’un autre cinéaste, fût-il mort depuis longtemps. Ainsi, Anthony Mann, où qu’il soit, doit être heureux que « Kingdom of Heaven » existe. Il a compris que ce film est une variation de trois heures sur la merveilleuse scène d’ouverture du « Cid » (1961), où Rodrigue (Charlton Heston) refuse de massacrer ses adversaires arabes.
Claude Monnier
