
Par Claude Monnier : Quarante ans que nous voulions voir ce film ! Depuis que la superbe Theresa Russell apparaissait en médaillon sur la couverture argentée du Starfix spécial Cannes 1985… Mais « Une Nuit de réflexion/ Insignificance » a disparu de la circulation, à la suite de son échec public. Merci donc à Metropolitan de l’exhumer, qui plus est dans une édition soignée aux petits oignons par Nicolas Rioult, qui a signé l’excellent livret accompagnant le disque. Pourquoi le film de Roeg s’est-il planté ? Cela vient peut-être du contraste entre son postulat amusant (et si Einstein avait rencontré Marilyn Monroe dans un hôtel newyorkais, en 1953, et s’était lié d’amitié avec elle, le temps d’une nuit ?) et le traitement enfiévré, presque angoissé, du cinéaste. Roeg a toujours été un cinéaste tortueux. Ici, il profite du huis clos de la pièce originelle pour concentrer encore plus sa thématique de la mauvaise conscience. Concentration extrême… puis explosion, ou fragmentation, comme souvent chez lui, en une multitude de « flashbacks » énigmatiques et/ou traumatiques. Einstein est ainsi hanté par des visions de Japonais brûlés par la Bombe, Marilyn par les mauvais traitements de sa jeunesse (ces images saisissantes annonçant par ailleurs aussi bien « Oppenheimer » que « Blonde » avec quelques décennies d’avance).
Film amer donc, s’éloignant assez vite de la pure comédie (ce versant existe toutefois, notamment lorsque Marilyn explique, d’une manière innocente et sexy, la théorie de la relativité restreinte à Einstein !). Mais « Une Nuit de réflexion » n’en devient pas pour autant ennuyeux. C’est au contraire un film dynamique, filmé de façon nerveuse et virtuose, jamais théâtrale, par un Roeg inspiré. D’autant que son duo de célébrités se fait vite quatuor : Einstein est assiégé dans sa chambre par rien moins que le sénateur McCarthy, qui lui reproche ses sympathies de gauche, et Marilyn est assiégée par un autre Joseph (son champion de mari), d’une jalousie maladive. Ajoutons que DiMaggio est joué par un Gary Busey en mode brutal, tendance Nick Nolte, et que McCarthy est joué par un Tony Curtis à la fois drôle et glauque. Curtis trouve d’ailleurs dans ce petit film indépendant un de ses meilleurs rôles, laissant remonter à la surface ses démons personnels, telle que la schizophrénie de sa mère ou sa propre addiction à l’alcool. Ses sourires sont toujours charmeurs mais le fond de son regard fait peur…
Einstein finit par envoyer promener ces machos maladifs et stupides. Il imagine qu’une explosion atomique dévaste sa chambre d’hôtel (incroyables effets spéciaux pour ce tout petit budget !). Puis il lance ses feuilles de calculs par la fenêtre, parachevant l’idée centrale du film : un monde au bord de la dislocation et du Néant. Des hommes et des femmes en ébullition constante… pour rien.
Claude Monnier
