
Par FAL : Retour à Silent Hill arrive en France avec déjà une histoire derrière lui, et, qui plus est, une histoire contrastée, puisque les Américains – critiques et public – le boudent cependant qu’il séduit les Chinois. En France, pays où, comme l’a dit Camus, on se plaît à confondre méchanceté et intelligence, il semble que nombre de plumitifs qui l’ont vu se rangent aux côtés des Américains. Bien évidemment, il n’est pas interdit d’émettre des réserves à l’égard du film de Christophe Gans, mais pourquoi tant de hargne ? pourquoi tant de haine ?
Les critiques agressifs justifieront leur agressivité en expliquant en long et en large que Retour à Silent Hill, ze movie, ne serait pas fidèle à Silent Hill 2, ze game. Nous revient en mémoire un propos de Leonard Nimoy en réponse à certains fondamentalistes qui crachaient sur un épisode de Star Trek : « Les fans sont bien gentils, mais ce ne sont pas les fans qui écrivent et qui font les films. » Eh oui, les fans, que cela leur plaise ou non, ne sont jamais que des profanes. Ajoutons que Silent Hill 2, le jeu, proposait cinq fins différentes, et que cette multiplicité n’est pas loin d’apparaître comme une invite à imaginer une variation supplémentaire, un sixième scénario lorsqu’on entreprend une transposition, une adaptation pour le cinéma.

Mais, au-delà des chiffres du box office ici ou là et de l’acidité gratuite de nombreux critiques, le fond de l’affaire nous paraît être dans le sujet même de Retour à Silent Hill. Dans les articles américains hostiles au film, il en est un qui ne nous déplaît pas, et qui dit en gros : « La narration est tellement confuse, dans son oscillation constante entre rêve et réalité, qu’on n’est même pas sûr que les séquences réelles, à l’hôpital, ne sont pas elles aussi rêvées. » Ben oui, mon grand, t’as tout compris : le drame de certains fous – on pourrait ici citer le génial et malheureux Gérard de Nerval –, c’est qu’ils ne sont fous que par intermittence, et que leurs moments de conscience induisent une souffrance qui contribue à les rendre plus fous encore.
Et c’est bien là que le bât blesse. Il y a, dès le départ dans Retour à Silent Hill, un certain nombre d’indices qui suggèrent que quelque chose ne va pas. Mais, comme le personnage principal n’est pas antipathique et même, à certains égards, plutôt modeste, on s’identifie tout naturellement à lui. Et donc, quand il est définitivement établi que tout ce qu’on nous montre s’inscrit dans le cadre – dans l’absence de cadre – d’une maladie mentale, déclenchée, qui pis est, par un terrible sentiment de culpabilité – car dans ce remake de la légende d’Orphée et Eurydice, Orphée ne va chercher son Eurydice que parce que c’est par sa faute qu’elle se retrouve aux Enfers, ou, pour tout dire, parce que c’est lui qui l’a tuée, quand il aurait dû la sauver au départ, alors là, certains ne marchent plus. Si l’on veut une autre référence cinématographique, qui a subi en son temps le même sort pour être largement réhabilitée par la suite, pensez au Locataire de Polanski, construit sur le même schéma. Quoi de plus normal a priori que cet humble locataire ? Et pourtant, peu à peu, et tout d’un coup…
Mais les Chinois, alors ? D’où leur vient cette indulgence ? Eh bien, mon cher Watson, la folie, dans Silent Hill 2, représente sans doute le dernier stade de la folie, puisqu’elle consiste à ignorer la frontière suprême, celle qui sépare la vie et la mort. Transgression inconcevable pour des Occidentaux cartésiens, mais beaucoup plus « normale » pour des Asiatiques qui – voyez par exemple Histoire de fantômes chinois on n’importe quel dessin animé japonais – ont une vision différente de la mort.
Bien sûr, Retour à Silent Hill n’est pas le premier film qui ose s’attaquer au thème de la maladie mentale – les vieux cinéphiles se souviendront de David et Lisa de Frank Perry –, mais il fait partie de ces rares films qui s’aventurent à traiter ce thème dans un contexte traditionnellement destiné à plaire au « grand public » et non pas seulement au public des salles « Art et essai ». Et il y a là un courage qu’on pourrait saluer chez Christophe Gans, qu’on aime ou qu’on n’aime pas son film.
FAL
