
Par Claude Monnier : Nous nous plaignons suffisamment du manque de divertissements ambitieux dans le cinéma américain pour ne pas saluer la sortie de « Marty Supreme », qui reprend brillamment la thématique, l’ambiance et la virtuosité de « La Couleur de l’argent » de Scorsese, en les transposant dans le monde des pongistes. Ou comment un champion de tennis de table, Marty Mauser (Timothée Chalamet), hésite, dans sa course effrénée à la réussite, entre la voie légale et la voie de l’arnaque. Venant du cinéma newyorkais underground, Josh Safdie change ici d’échelle : même s’il ne s’agit pas d’une superproduction, le film offre tout de même une superbe reconstitution des années cinquante (Jack Fisk et Darius Khondji sont aux commandes) et un bon lot de scènes spectaculaires (les tournois de tennis de table, très photogéniques, et les multiples scènes de violence). Mais, comme pour « Uncut Gems » qui était déjà un premier pas vers un cinéma plus « commercial », Safdie a su préserver son intégrité artistique et son style « cinéma-vérité » : mélange de comédiens expérimentés et de figurants amateurs, caméra portée ou en longue focale qui semble prendre sur le vif une humanité fiévreuse, demi-obscurité, dialogues semi-improvisés, bande-son surchargée où tout le monde parle en même temps, comme chez Altman, mais dans un registre criard et vulgaire…
Reconnaissons que ce style est épuisant et peut laisser beaucoup de spectateurs sur le carreau. C’est comme passer deux heures trente dans le tambour d’une machine à laver ! Mais c’est bien le but du cinéaste. Comme dans « Uncut Gems », il y a chez Safdie la volonté satirique de décrire une Amérique hyperactive, bassement matérialiste, une Amérique paumée qui tourne en rond, sans autre boussole que la frime et le fric. Chalamet est parfait dans le rôle de cet arriviste obsessionnel et l’on ne sait si c’est lui ou son personnage qui mérite une paire de claques. Suprême ambiguïté de « Marty Supreme »…
Tout cela n’est guère sympathique mais devant ce film audacieux, brillamment exécuté, et qui en plus a du succès, on se dit qu’on a peut-être été trop pessimiste, ces derniers temps, sur le cinéma américain actuel. Si l’on prend du recul en effet, entre les jeunes Safdie, Aster, Eggers, Cooper, Nichols, Garland et leurs aînés Fincher, Tarantino, Villeneuve, Soderbergh, Bigelow, Aronofsky, Del Toro, Cuaron, Inarritu, PTA, il y a une sorte d’ambiance seventies qui se dégage. Et si l’on ajoute à cette liste les anciens toujours au top (Spielberg, Scorsese, Scott, Miller), on se dit que, peut-être, sans s’en rendre compte, on vit un nouvel âge d’or qui sera vanté dans cinquante ans par nos descendants. Qui sait ?…
Claude Monnier
