
Par Claude Monnier : Nous n’avons guère été gâtés, jusqu’à présent, par les éditions DVD ou Blu-ray d’« Excalibur » : une copie convenable mais non restaurée, un commentaire audio de Boorman et une simple bande-annonce. Heureusement, l’éditeur britannique Arrow a décidé de changer la donne et d’offrir aux fans le Graal tant recherché. Soit un coffret luxueux qui est à lui seul un objet collector à exposer sur une étagère et qui comprend : le poster d’époque, un jeu de photos du film, la copie restaurée 4K UHD avec de multiples commentaires audio, le légendaire making of d’époque signé Neil Jordan, un nouveau making of inédit des années 2010 avec tous les acteurs du film, de nouvelles interviews récentes de John Boorman et de son fils Charley, de Neil Jordan, du scénariste Rospo Pallenberg, du réalisateur Peter MacDonald, du décorateur Anthony Pratt, et enfin, cerise sur le gâteau, un livret de 118 pages avec moult analyses de spécialistes, prenant le film sous tous les angles possibles (le mythe, l’époque médiévale, les thématiques propres à Boorman, la musique, etc.). Seuls « défauts » de cette riche édition : si elle est bien zone B, elle est entièrement en anglais non sous-titré et la copie restaurée n’est visible qu’en Blu-ray 4K UHD, pas en Blu-ray simple. En revanche, les nombreux bonus, qui représentent des heures de visionnage et qui valent à eux seuls l’achat, sont sur Blu-ray simple. Difficile pour le fan d’« Excalibur », même non anglophone, de ne pas craquer, d’autant que le prix de ce coffret grand luxe n’est pas excessif (un peu moins de quarante euros) et qu’on risque d’attendre longtemps une édition française…
Quant au film lui-même, que faut-il ajouter quarante-cinq ans après sa sortie ? Si l’expression film-synthèse a un sens, c’est bien avec « Excalibur ». Synthèse dans ce que le mot a de plus ambitieux et accompli : réarrangement harmonieux, parfait, nous donnant l’essentiel d’un sujet et nous faisant méditer dessus. Ainsi, « Excalibur » est non seulement la plus belle synthèse du cycle arthurien jamais entreprise, mais aussi la synthèse de la filmographie entière de Boorman, de sa médiation philosophique sur la Nature et la Civilisation. Le film est aussi une grande leçon de construction narrative pour les blockbusters interminables qui sortent depuis vingt ans : avec de la rigueur et un sens intelligent de l’ellipse, nous soufflent Boorman et Pallenberg, il est possible de raconter une fresque gigantesque avec des dizaines de rôles principaux en à peine 2h20, sans qu’on ait l’impression de bâclage, de trou gênant, etc. La clé de cette belle alchimie ? D’abord, une structure globale, très christique et émouvante, d’ascension, de chute et de rédemption, chaque partie étant traitée avec maturité et intensité. Ensuite, la construction d’un arc solide pour chaque personnage important, chacun changeant énormément entre son apparition et sa disparition (Arthur, Merlin, Guenièvre, Lancelot, Morgane, Perceval, et même Uther ou Mordred qui occupent peu l’écran) ; ces multiples arcs existentiels qui s’entrecroisent et s’influencent tragiquement nous font méditer sur notre propre vie, ses espoirs, ses réussites et ses échecs, les personnages devenant ainsi les symboles de tous nos conflits internes. Enfin, un art de la vignette comme dans les plus grandes peintures, les meilleures BD ou les plus grands films muets, autrement dit tout ce qu’on a fait de mieux en termes de langage pictural universel.

Ayant, à ses débuts, consacré un documentaire à Griffith, Boorman a retenu sa leçon : chaque plan, qu’il soit proche ou éloigné, doit irradier l’écran, non seulement par la beauté propre de sa composition, mais aussi parce qu’il est un monde en soi (encore une fois l’art de la synthèse). Dès lors, une fois apparu sur l’écran, il est impossible d’oublier le souffle des chevaux au cœur de la forêt ténébreuse, au tout début du film, la main de la Dame du lac tendant l’épée magique hors de l’eau, la course du jeune Arthur dans une forêt qui symbolise son inconscient, l’apparition étrange de Lancelot, tout d’argent revêtu, dans une prairie verdoyante, le mariage mi païen mi chrétien d’Arthur et Guenièvre au cœur d’une forêt transformée en cathédrale, Guenièvre et Lancelot enlacés nus au creux d’une racine mousseuse, l’horrible arbre aux pendus où aboutit Perceval, le même Perceval, humble, dénudé, apercevant enfin le Graal dans un Camelot fantomatique, la chevauchée d’Arthur et de ses hommes au milieu d’une Nature renaissante, Arthur et Mordred « s’embrassant » sur un monticule de cadavres, sur fond de soleil rougeoyant, Arthur défunt voguant vers Avalon…
Autant d’images qui nous replongent profondément en enfance (la nôtre, celle de Boorman, celle du cinéma, mais aussi celle de l’humanité), en ce qu’elles nous font ressentir, comme jamais aucun film ne l’a fait, les quatre éléments primordiaux qui nous ont façonnés.

Si nous avions une machine à remonter le temps, nous aimerions nous rendre en 1916 à Hollywood et montrer « Excalibur » à Griffith, comme ça, sans précaution, pour qu’il reconnaisse avec émotion son lointain héritage. Quitte à lui faire un choc esthétique, son art ciselé du découpage se voyant soudain décuplé par la beauté fulgurante des couleurs et la puissance musicale de Wagner et Carl Off !

On le voit, « Excalibur » a été conçu comme la parfaite synthèse du cinéma muet et du cinéma moderne. Muet pour cet art perdu de la vignette que nous venons de décrire. Moderne en ce que le film, s’il regrette sincèrement notre coupure avec la Nature, coupure qui pourrait nous amener à notre perte, condamne sans ambiguïté la violence, la force, la mégalomanie et l’égoïsme, évitant ainsi tout flirt avec le fascisme. Après avoir bu dans le Graal, le vieil Arthur voit soudain l’étendue de son égarement. Il comprend que l’épée Excalibur ne symbolise pas la force mais l’amitié, dans le sens le plus noble du mot.
Claude Monnier
