ESCALIER INTERDIT

Par FAL : A priori, le film britannique « Les Chemins de la Haute Ville », premier maillon au cinéma du mouvement « kitchen sink » de la fin des années cinquante et du début des années soixante, n’a pas grand-chose de starfixien. Cependant, outre le fait que rien de cinématographique n’est étranger à Starfix, un coup d’œil sur le générique a tôt fait de suggérer que le réalisme n’est pas loin de côtoyer ici l’horreur. Réalisateur : Jack Clayton, à qui l’on doit « Les Innocents » et « La Foire des ténèbres » ; directeur de la photographie : Freddie Francis, réalisateur, entre autres, de « Dracula et les femmes » et de « L’Empreinte de Frankenstein ».

​Mutatis mutandis, l’histoire n’est autre que celle d’un Rastignac anglais. « Stick to your people », autrement dit « N’essaie pas d’échapper à ton milieu », a dit à Joe Lampton l’oncle qui l’a élevé – les parents sont morts dans un bombardement – lorsque le jeune homme s’en est allé pour exercer son métier de comptable dans une ville bien plus grande et bien plus distrayante que la cité sinistrement industrielle où il est né. Et c’est le même conseil que lui donne un de ses collègues dans l’entreprise où il a été engagé, mais il n’en a cure. « Room at the Top » – titre original du film – ne désigne pas « une chambre au sixième étage », mais la place qu’il entend conquérir au sommet de la pyramide sociale. Persuadé que la guerre a effacé la distinction entre les classes, il décide de séduire la fille de l’homme le plus riche de la ville et, de fait, son charme opère assez vite. Mais la guerre a-t-elle vraiment tout effacé ? N’est-il pas contraint, par exemple, d’avouer que, s’il n’a jamais cherché à s’évader quand il était prisonnier, c’est parce que sa condition de prisonnier lui garantissait d’avoir à manger chaque jour, luxe qu’il n’était pas sûr de retrouver ailleurs, étant donné ses origines modestes ?

Fulgurante au départ, son ascension se fait donc de moins en moins rectiligne. Si, comme on l’a dit, il ne laisse pas indifférente la fille du potentat local, celle-ci, du fait de son éducation, ne lui tombe pas dans les bras illico presto. Alors, en attendant, il fait un « détour » par une femme mariée, inscrite au même club théâtre qu’eux. En attendant, vraiment ? Ce détour n’est peut-être pas tant un détour qu’une correction de trajectoire : n’est-il pas, au fond, bien plus amoureux de cette femme mûre que de la jeune fille, ne serait-ce que parce que, quoique pour des raisons différentes, elle est, comme lui, en marge ? Cette Française, venue à l’origine dans la ville pour enseigner le français, s’est mariée, on le devine, uniquement pour garantir son confort matériel. En outre, c’est bien moins lui qui la séduit que l’inverse : manière pour elle de se venger de son mari qui la trompe éhontément, mais qu’elle ne peut quitter pour la raison qu’on vient de dire ; manière, aussi et surtout, de défier un ennemi plus perfide encore que cet odieux époux volage : le Temps. Le rôle de cette Française a valu un Oscar à Simone Signoret. Ce n’était que justice : il fallait un vrai courage, que peu d’actrices botoxées auraient aujourd’hui, pour interpréter cette femme certes encore belle, mais pour combien de temps encore ? Son « aventure » avec Joe Hampton n’est certainement pas pour elle la première, mais elle sent bien que ce pourrait être la dernière… Le film ressort cette semaine dans une version restaurée en 4K : les jeux d’ombre et lumière dans le noir et blanc de Freddie Francis suggèrent magnifiquement l’angoisse de cette French lady à la beauté désormais vacillante.

​On sait que la tragédie est la lutte acharnée, mais parfaitement vaine, d’un individu pour éviter une catastrophe annoncée, et qui se produira quoi qu’il advienne. Mais l’ironie du destin dans « Les Chemins de la Haute Ville » est telle qu’on a affaire, pour ainsi dire, à une tragédie « puissance deux ». Le « héros » arrive à ses fins, mais, à la suite de circonstances que le spectateur découvrira par lui-même, il ne s’empare pas de la place – il est, ce qui bien différent et très humiliant – contraint d’y entrer par ceux qui l’occupent déjà. Il pénétrera dans le château, mais pour se retrouver serviteur des maîtres du château. Car, même dans la Haute Ville, il y a une partie basse.

Le film dit-il pour autant qu’à partir de demain, ce sera comme d’habitude ? Disons qu’il a l’ambiguïté propre à toute fable : la vision qui est donnée de la société anglaise dans « Room at the Top » est celle d’une société à jamais figée. Mais ce conservatisme repose, on l’a compris, sur une hypocrisie générale (dans cette société bien-pensante, les actes ne choquent personne, pas même « l’innocente » jeune fille, tant qu’ils restent dissimulés). En dénonçant ouvertement cette hypocrisie, « Room at the Top » était d’une certaine manière le prélude aux « swinging sixties ».

FAL

(Frédéric Albert Levy)

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