SPOILER SYSTEM

Par FAL :

Je vais faire ici ce que je ne fais pratiquement jamais. Je vais parler à la première personne. Parce que le sujet me touche – et, soyons franc, m’exaspère – personnellement. Et ce sujet, c’est le SPOILER.

​Je ne peux qu’approuver l’équipe de Starfix quand elle fait précéder certains de mes textes de la mention « Attention Spoiler », puisque la meilleure défense, c’est l’attaque : si elle n’affiche pas cette « mise en garde », il y aura toujours un lecteur pour le faire en postant un commentaire cinq minutes après que mon texte aura été mis en ligne.

​Il n’en reste pas moins qu’on est là tout de go en pleine absurdie, puisque le fait de faire précéder un article de cette mention « Attention Spoiler » est déjà un spoiler en soi. Chaque lecteur a le droit de penser ce qu’il veut de ma prose, mais je préférerais que chacun la découvre « en toute innocence », sans cette appréhension, sans cette crispation que déclenche cet « Attention Spoiler » qui sonne comme « Attention Danger ».

​J’ai envie d’évoquer ici deux ou trois souvenirs très récents. J’ai lu il y a une quinzaine de jours « Maigret et la jeune morte ». Je puis vous assurer que je pourrais vous révéler le dénouement de ce « Maigret » sans que cela ait la moindre importance – il m’a d’ailleurs fallu me gratter la tête pendant dix minutes pour me souvenir de l’identité de l’assassin, que j’avais oubliée. L’intérêt du roman n’est pas là. Tout le monde, Simenon le premier, se fiche un peu de la conclusion de l’enquête dans un « Maigret ». L’essentiel est dans la manière dont Maigret mène son enquête, dont il découvre et nous fait découvrir certains lieux, certains milieux, certaines âmes.
​Y a-t-il aujourd’hui un seul lecteur qui achète « Le Meurtre de Roger Ackroyd » en ignorant que, dans ce roman d’Agatha Christie paru il y a maintenant près d’un siècle, l’assassin n’est autre que le narrateur lui-même ? Le plaisir de la lecture vient désormais précisément du fait qu’on sait déjà et qu’on peut vérifier si tout colle dans cette construction, puisqu’on sait déjà.

​Lorsque j’ai vu, il y a quelques semaines, le film de Nicolas Boukhrief « Trois jours et une vie », j’avais lu préalablement le roman de Pierre Lemaitre dont il s’inspire, mais aussi plusieurs versions du scénario. Eh bien, je ne suis pas loin de penser que j’ai trouvé plus d’intérêt et de plaisir à voir le film qu’un spectateur lambda qui débarquait, parce que je voyais chaque image comme la cristallisation miraculeuse de ce qui n’était jusque-là qu’une intrigue. Et comme, en l’occurrence, la cristallisation, autrement dit la mise en scène était parfaite, je suis allé voir le film une seconde fois.

​Il est temps, je crois, de laisser ici la parole à Robert Altman, l’homme de « M*A*S*H » et de « Short Cuts », qui me semble avoir réglé définitivement la question :
« Rien ne m’agace plus que ces gens qui vous répondent : “ Je l’ai déjà vu ” quand vous proposez d’aller voir un film. Si vous avez vu un film une fois et s’il présente quelque intérêt, vous ne l’avez pas vraiment vu. Parce que, si versé que vous soyez dans l’art et la technique du cinéma, la première fois que vous voyez un film, vous le voyez comme vous lisez un roman policier. Vous jouez au jeu des devinettes. “ Ah ! elle va le quitter. Tiens, elle ne le quitte pas… Ce doit être une lesbienne. Finalement, non. ” Vous passez toute la durée du film à corriger vos hypothèses. La deuxième fois, vous êtes prévenu ; vous ne tombez plus dans les pièges de l’intrigue ; vous pouvez regarder les coins du tableau, ses nuances – les choses qui, pour moi, font vraiment un film. Une telle attitude n’existe pas pour la musique ou pour la peinture. Les airs dont on se souvient sont des airs qu’on a entendus plus d’une fois. On voit et on revoit un tableau. Un échange s’établit entre le tableau et celui qui le regarde. Évidemment, on ne peut exiger du cochon de payant qu’il voie un film deux fois, mais s’il ne le fait pas, il manque quelque chose. »

Reste à savoir pourquoi et comment s’est installée cette phobie du spoiler chez le cochon de payant. Car il y a un demi-siècle, le mot même de « spoiler » n’existait pas, ni en français, ni en anglais. Bien sûr, on racontait l’histoire de cette ouvreuse qui, fâchée de n’avoir pas reçu de pourboire, glissait au spectateur qu’elle venait de placer : « C’est le juge qui a tué », mais ce n’était rien de plus qu’une histoire drôle. D’ailleurs, tous les cinémas étaient « permanents », et l’on ne comptait pas les spectateurs qui entraient au milieu du film pour « rembobiner » à la séance suivante. Personne ne se demandait si Robin allait ou non régler son compte au shérif de Nottingham et épouser Marianne à la fin ou si Emma Bovary allait ou non se suicider. La vérité était ailleurs…

Ce qui a changé la donne, c’est la prolifération d’informations en tout genre, en particulier avec l’arrivée d’Internet, qui fait qu’on peut désormais voir des séquences entières d’un film à l’avance. Auparavant, le spectateur n’avait que des affiches et que des photos à se mettre sous la dent/l’œil (v. le vol d’une de ces photos sur la devanture d’un cinéma dans une séquence des « 400 Coups »). Autrement dit, tant qu’il n’avait pas vu le film, il pouvait rêver. C’est sans doute cette part de rêve que revendiquent aujourd’hui les spoilerophobes. C’est vrai, il n’y a plus ces magnifiques affiches pleines de couleur et d’action qui pouvaient vous faire croire jusqu’à la dernière minute que le film que vous alliez voir était le plus grand film de tous les temps, même quand il s’agissait en définitive du pire navet de la série Z.
Mais l’on mélange ici deux choses : la communication et la critique. Car la critique, en tout cas celle qu’on m’a apprise à l’école et que j’entends pratiquer, n’est pas communication, mais conversation, ou, pour reprendre le mot d’Altman, « échange ». Si vous attendez du critique qu’il vous dise simplement si un film est bon ou mauvais, contentez-vous de consulter le tableau de cotation de « Première » ou de tout autre magazine de cinéma. C’est votre droit le plus strict, mais cette mentalité est un peu celle de l’élève qui, lorsque le prof de philo lui rend sa dissert’, ne s’intéresse qu’à la note. Si le prof a correctement fait son travail, c’est d’abord l’appréciation qu’il a mise sur la copie qui devrait focaliser l’attention.

Bien évidemment, le rôle d’un critique n’est pas de raconter un livre ou un film. Sa mission première est d’offrir au lecteur un éclairage différent sur quelque chose que celui-ci connaît déjà plus ou moins, d’attirer son attention sur un détail qui risquerait de lui échapper mais qui a son importance – en un mot, de lui faire gagner du temps. J’ai vu des films qui m’ont semblé parfaitement idiots au moment où je les ai vus, mais qui, à la réflexion, se sont révélés beaucoup plus riches que je ne le pensais. Par exemple, tout bien considéré, le salaud de l’histoire n’était pas aussi salaud qu’on aurait pu le croire… Mon devoir, me semble-t-il, est d’avertir le lecteur qu’il serait peut-être bon de ne pas partir du principe que le film qu’il va voir sera simplement pour lui un film de distraction. N’est-ce pas, d’ailleurs, chers amis, ce principe qui faisait la force de « Starfix » – et qui avait précédemment fait celle des « Cahiers » ? Chabrol, Rohmer & Co. ont montré, ou plus exactement révélé au public que les films d’Hitchcock n’étaient pas uniquement des divertissements, mais les œuvres d’un « auteur » appelé Hitchcock. « Starfix » s’appliquait à montrer que James Cameron réalisait autre chose que des séries B de science-fiction.
Seulement, pour montrer, pour démontrer cela, pour entamer cette discussion avec le lecteur, il convient, par la force des choses, de « révéler » certains éléments de l’œuvre dont on parle. Peut-on décemment évoquer le héros de « Joker » sans signaler qu’il trucide un certain nombre de gens ? Va-ton se contenter de dire qu’il a un gros chagrin ? L’important n’est pas ce qu’il fait, mais l’émotion, positive ou négative, que ce qu’il fait peut susciter chez un spectateur.

Je lis en ce moment un livre qui s’efforce de prouver, de la première à la dernière page, que Victor Hugo, qui est probablement l’écrivain que je préfère, n’était qu’un gros nul, qu’un faiseur, qu’un marchand de poudre de perlin-pinpin, qu’un imposteur qui s’attirait la sympathie du peuple en lui jetant constamment en pâture de dangereuses illusions. Évidemment, toutes ces accusations sont étayées par des références constantes à l’œuvre de Hugo… mais ce sont précisément ces références qui me confortent dans mon idée que Hugo est le meilleur. Je ne ferai donc pas de l’ouvrage en question mon livre de chevet, mais, d’une certaine manière, je suis reconnaissant à son auteur, puisque, loin de m’imposer ses idées sur Hugo, il m’aura permis de clarifier et de confirmer les miennes.

FAL

(Frédéric Albert Levy)

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