ÇA TOURNE MAL !!

Par FAL :

Le bon sens populaire nous dit qu’il ne faut pas confondre quantité et qualité, mais le bon sens populaire n’est pas toujours bon. Les philosophes stoïciens ont très vite senti, et Bossuet après eux, que, passé un certain stade, la quantité entraînait un changement de nature. Faites semblant d’être vertueux, conseillait Bossuet. À la longue, vous finirez par devenir vraiment vertueux. Si ces nobles références vous effraient, prenez le cas de Carl Weathers (l’adversaire de Stallone dans « Rocky III ») : il racontait qu’il s’était mis à faire du sport uniquement pour séduire les filles, mais qu’à force de jouer au basket, il avait fini par aimer le basket, au point de devenir joueur de basket professionnel.

​L’ouvrage de Philippe Lombard intitulé « Ça tourne mal ! » est une excellente illustration de cette transmutation. Prise individuellement, chacune des anecdotes qui le composent ne constitue guère plus qu’un petit fait divers, tout juste bon à remplir quelques lignes en bas d’une colonne de journal. Par exemple, Gérard Jugnot se souvient qu’à ses débuts, un réalisateur sadique l’a contraint à faire quarante prises pour une même scène… Mais ce qui importe, c’est précisément la réunion de toutes ces anecdotes : le tout est supérieur à la somme de ses parties et peu à peu se dessine, une véritable « histoire », celle que promet le sous-titre imprimé sur la couverture : « L’histoire méconnue et tumultueuse du cinéma français ».

Méconnue parce qu’elle touche souvent à des projets dont on a pu entendre parler, parfois même taratatesquement annoncés, mais qui, pour diverses raisons, sont morts avant même de naître. Il y a par exemple ce « Crocodile », que Gérard Oury rêvait de tourner avec de Funès et qui aurait été d’une certaine manière sa version du « Dictateur ». La crise cardiaque de de Funès l’obligea à changer son fusil d’épaule. Il proposa le rôle à Peter Sellers, qui l’accepta, mais, aussitôt après avoir donné son accord, succomba à une crise cardiaque. « La troisième sera pour toi », dit à Oury sa fille et coscénariste Danielle Thompson, qui le persuada ainsi qu’il fallait renoncer définitivement à ce saurien qui ne valait rien.

​Plus tristes encore, ces tournages entamés, mais interrompus, parfois pour de très mauvaises raisons. Il faut savoir que beaucoup de films sont mis en chantier sans que le budget soit bouclé. Le calcul du producteur est que, s’il dispose de vingt ou trente minutes déjà tournées et bien tournées, il n’aura pas de trop de mal à attirer dans ses rets les investisseurs qui lui permettront de financer les soixante minutes manquantes. C’est le pari qu’avait fait Raoul Lévy pour son gigantesque « Marco Polo », starring Alain Delon, toute une troupe d’éléphants et un échiquier géant ayant pour pions des hommes et des chevaux véritables. Las ! tout cela laissa de marbre les executives hollywoodiens qu’il comptait séduire. Sans nerf de la guerre, point de guerre, point de « Marco Polo ». Delon vécut une autre (més)aventure analogue avec un film au titre très soixante-huitard, « Crepa padrone, crepa tranquillo » (« Crève patron, crève tranquille »). Ce fut le film lui-même qui, très vite, creva. (Seul survécut le titre, quand le « Tout va bien » de Godard devint dans la péninsule italienne « Crepa padrone – Tutto va bene ».)

​La partie la plus importante et la plus passionnante de l’ouvrage est celle qui touche aux rapports humains proprement dits. Venez voir, mesdames et messieurs, l’amitié brisée entre Truffaut et Godard, le premier accusant le second de ne plus tourner que « de la merde ». Voyez l’attitude odieuse de ce comédien qui sait très bien qu’il ne devrait qu’effleurer le visage des cascadeurs qui l’entourent dans une scène de bagarre, mais qui prend un malin plaisir à les cogner « pour de vrai » sans que personne puisse protester, puisqu’il est la vedette. Voyez ce réalisateur et cet acteur qui, au bout de quelques jours, ne peuvent plus communiquer que par l’intermédiaire d’un tiers, puisqu’ils ne tournent visiblement pas le même film. Voyez ces comédiens qui s’embrassent passionnément sur l’écran, mais qui, sur le plateau, ne s’adressaient pas la parole – ce fut par exemple le cas pour le « couple » Jean Rochefort-Anna Galiena dans « Le Mari de la coiffeuse ». Derrière la « grande famille » du cinéma se cache bien souvent une famille décomposée.
​Morale de cette « histoire » ? Le grand public et les critiques ne devraient jamais oublier à quel point un film, si modeste soit-il, est le produit d’un miracle. Se dire, non pas qu’un réalisateur aurait pu mieux faire, mais au contraire qu’il s’est plutôt bien débrouillé étant donné les conditions qui étaient les siennes. Yves Boisset explique comment il dut refaire en grande partie le doublage de ses « Jardins du diable » lorsque son producteur, jugeant son film bien trop « Art et essai », décida que le titre « Coplan sauve sa peau » serait nettement plus vendeur, ce qui impliquait qu’on rebaptise illico presto le héros, jusque-là nommé Stark. Édouard Molinaro expliquait, non sans courage, qu’on se trompait quand on voyait en lui un réalisateur un peu dilettante et ne s’épuisant guère à la tâche. C’était tout le contraire : il travaillait énormément, il faisait chaque fois de son mieux. Mais le travail est une valeur assez peu appréciée en France, où les gens de qualité savent tout sans avoir jamais rien appris (Molière, Le Bourgeois gentilhomme »).

​Il n’est pas rare qu’on éclate de rire en feuilletant « Ça tourne mal ! », mais la comédie qui se dessine dans ce pageturner – car la lecture de chaque anecdote donne envie de découvrir l’anecdote suivante – n’est qu’un visage de la grande comédie humaine, laquelle, comme on sait, n’est pas toujours follement gaie.

FAL (Frédéric Albert Levy)

Sortie le 13 novembre aux éditions La Tengo, 22€.

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