Oui à IP4 ! Non à 4DX !

Par FAL : Quand, en 2013, les critiques découvrirent The Grandmaster de Wong Kar Wai avec Tony Leung, ils crièrent au chef-d’œuvre. À juste titre : le film raconte, à travers le cas d’un individu, tout un pan de l’histoire de la Chine et du Japon. Toutefois, la plupart de ces laudateurs semblaient ignorer qu’Ip Man, maître de kung fu dont Bruce Lee avait été le disciple, avait déjà fait l’objet de plusieurs biopics et que, au moins dans deux d’entre eux, intitulés tout simplement Ip Man et Ip Man 2, il y avait dans le rôle principal un comédien bien plus convaincant que Tony Leung et tout aussi célèbre en Asie : Donnie Yen. Donnie Yen n’est peut-être pas un comédien de génie – encore qu’il sache, sous son impassibilité quasi-busterkeatonienne, faire passer toute une gamme d’émotions allant de l’humour à l’indignation –, mais il a cette supériorité sur Tony Leung qu’il peut être filmé en plan large dans les combats de kung fu, puisque, ayant pratiqué cette discipline depuis son enfance, il sait se battre et exécuter des figures ahurissantes. Réjouissons-nous cependant : il doit exister une justice céleste, puisque, en cet été cinématographiquement anémique et morose, Ip Man 4 : le Combat final est l’une des très rares grandes productions distribuées en salles et, qui plus est, avec succès. (Certaines séances affichent complet, bel exploit, même si complet, par les temps qui courent, signifie, comme on sait, à moitié complet.)

Il faut dire que ce quatrième volet, réalisé comme les précédents par Wilson Yip, est vraiment une excellente surprise. Sans redouter le pire, on pouvait a priori se poser des questions, au moins pour deux raisons : d’une part parce que le précédent volet de la série, dépourvu d’un véritable scénario, était loin de valoir les deux premiers ; d’autre part parce que, si bien sûr il convient d’admettre, par définition, certaines licences poétiques dans ce type d’entreprise, celle qui consiste à faire débarquer Ip Man aux États-Unis alors que le vrai Ip Man n’y avait jamais mis les pieds pouvait sembler quelque peu outrée.

Craintes infondées. Ip Man 4 marche à merveille. Parce que, même si Ip Man n’a jamais vécu l’aventure qu’on lui attribue ici, il vit à peu de chose près ce que son disciple Bruce Lee – qu’on croise d’ailleurs une ou deux fois dans le film – a réellement vécu. Et parce que, même si les ricaneurs n’auront aucun mal à relever tout un lot de personnages ou de situations qui relèvent du cliché – opposition père fils, hurlements d’un sergent de Marines bête et cruel (incarné avec toute la conviction nécessaire par Scott Adkins), demoiselle en détresse, progression ultra-videogamesque des combats… –, une espèce de miracle fait qu’on se retrouve devant un tout supérieur à la somme de ses parties, bien plus subtil qu’il n’en a l’air, et, au fond, quelque peu désabusé. Certes, le kung fu calme et tranquille d’Ip Man triomphera du karaté hystérique de l’odieux sergent de Marines, et l’idéologie penche ici assez nettement du côté chinois, mais là n’est pas vraiment la question. Le vrai sujet, toujours brûlant, d’Ip Man 4, c’est la difficulté d’intégration d’un individu dans un pays étranger et la découverte mélancolique, sinon amère, qu’ailleurs l’herbe n’est pas forcément plus verte. Ip Man donc, sachant que ses jours sont comptés puisque son médecin lui a appris qu’il avait un cancer, débarque aux États-Unis pour inscrire son fils dans un collège capable d’assurer à celui-ci un brillant avenir, mais il se heurte immédiatement d’un côté à la méfiance des Américains « de souche » (enfin, assez bêtes pour se croire tels, et assez vains pour oublier que toute leur infrastructure ferroviaire a été installée par des Chinois), de l’autre à l’opposition de la communauté chinoise déjà implantée, qui ne lui pardonne pas d’avoir formé un Bruce Lee, autrement dit un traître qui ne craint pas d’ouvrir des écoles où l’on enseigne les secrets des arts martiaux chinois aux Américains. Autant nourrir un serpent dans son sein ! Le grand mérite d’Ip Man 4 est, malgré son sous-titre, Le Combat final, de ne pas offrir de conclusion définitive.

Ce film est présenté dans certaines salles dites 4DX. Pour les gens d’un certain âge, cette invention absurde, apparue il y a trois ans, n’est qu’une version revue et augmentée de ce qui se nommait il y a une quarantaine d’années sensurround. En deux mots, cela signifie que, quand un avion, sur l’écran, traverse le ciel, vous recevez une bouffée d’air froid dans la figure ; que votre fauteuil se met à trembler sous vos fesses si le héros est dans une voiture (même si celle-ci roule à 5km/h sur une chaussée parfaitement plate) ; que vous recevez un coup dans la colonne vertébrale quand une porte claque… Un carton préalable a l’amabilité de déconseiller cette fabuleuse attraction (qui, soit dit en passant, entraîne un supplément de deux euros sur le prix du billet) aux femmes enceintes, aux cardiaques et aux gens qui souffrent du dos. Mais, même pour les bien-portants, tout cela est affligeant, et pour plusieurs raisons. D’abord parce que c’est ne pas comprendre que l’art en général, et l’art cinématographique en particulier, est et doit être suggestion ; que la poésie consiste à faire sentir le parfum d’une fleur simplement avec des mots ; que William Friedkin arrivait à nous faire partager la sensation de froid éprouvée par ses flics en planque dans French Connection sans pour autant demander aux ouvreuses d’abaisser la température de la salle… Si l’on pousse le système à la limite, il faudrait que chaque spectateur reçoive vraiment une balle entre les deux yeux avant même le prégénérique de chaque « James Bond », dans la séquence récurrente dite du gunbarrel ! Le mal est ici d’autant plus grave que l’effet d’identification qu’on prétend créer entre le spectateur et les personnages du film débouche pratiquement sur une négation du travail du metteur en scène, des chorégraphes de combats, des comédiens et des cascadeurs. En effet, pour apprécier comme il se doit les exploits physiques, acrobatiques, de ces derniers, il faudrait avoir soi-même un point de vue stable, fixe. Or, las ! toute cette sophistication technologique – pour laquelle distributeurs et exploitants ont dû investir une fortune – est au service d’une intelligence de pithécanthrope. Quand un personnage fait un saut en arrière, votre fauteuil recule. Quand il fait une cabriole, votre fauteuil hoquète… Assez ! L’immersion devient vite noyade. Le Grand 8 est une distraction parfaitement légitime et drôle, mais lorsqu’elle est savourée en soi et pour soi. On conçoit que le cinéma cherche en ce moment son vaccin contre le C-19, et l’on imagine que la mise en place du 4DX a été précédée d’études de marché approfondies, mais celles-ci ont dû faire fi des véritables amoureux du cinéma.

Frédéric Albert Levy

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