Time Machine : 1984 bis & ter

Remarques sur la traduction nouvelle de 1984

Par FAL : Chose étrange, alors que fleurissent chaque mois remakes, sequels et prequels de films de super-héros, les adaptations cinématographiques du roman de George Orwell 1984 semblent devoir se limiter à deux – celle de Michael Anderson en 1956 et celle de Michael Radford en 1984 (avec John Hurt et Richard Burton). Bien sûr, on pourra toujours citer des films sur lesquels plane l’ombre de cette grande référence littéraire, par exemple Equilibrium de Kurt Wimmer, avec Christian Bale, ou encore, plus récemment, Mr Jones (L’Ombre de Staline) d’Agnieszka Holland, où le héros éponyme croisait Eric Blair, alias George Orwell (la carrière de ce dernier film a hélas été étouffée dans l’œuf par le coronavirus), mais aucun réalisateur n’est venu proposer une nouvelle adaptation en bonne et due forme au cours des trois dernières décennies. Nous entendons bien parler depuis quelque temps d’un 2084 (mise à jour oblige !), mais ce projet semble être coincé dans ce qu’on appelle en termes hollywoodiens un « development hell ». Il n’est pas interdit de penser que cette « panne » est due au fait que le cinéma a beaucoup de mal à traiter comme une fiction un univers devenu aujourd’hui réalité, à ceci près que Big Brother se nomme désormais Google, Facebook & Co.

En revanche, même si le terme n’est pas employé en littérature, nous avons droit aujourd’hui, de façon assez surprenante, à deux remakes de la traduction française de 1984 (la traduction originale, due à Amélie Audiberti, était parue en 1950). Juste avant l’été est sortie en Folio une version proposée par Josée Kamoun (connue entre autres pour ses traductions de plusieurs romans de Philip Roth), et voici que vient tout juste de sortir, dans l’édition des œuvres d’Orwell proposée par la Pléiade – et donc chez le même éditeur, Gallimard… comprenne qui pourra ! – une nouvelle nouvelle version, dans laquelle Big Brother se nomme Grand Frère – in French in ze text.

Ces histoires de cuisine littéraire ne présentent guère d’intérêt en elles-mêmes, mais elles nous donnent l’occasion de réfléchir sur le sens de l’œuvre originelle d’Orwell. C’est la version Folio, la plus accessible (et la moins chère !) des deux nouvelles traductions, qui nous servira ici de référence.

*

L’adaptation cinématographique du Dom Juan de Molière proposée par Jacques Weber en 1998 était loin d’être inintéressante et avait a priori un gigantesque public captif en la personne des élèves de première de tous les lycées de France et de Navarre. Ce fut l’un des grands bides de l’exploitation en salles de l’année en question. Weber n’avait en effet pas prévu qu’il s’aliénerait une vaste partie de ses alliés potentiels et sergents recruteurs, à savoir les professeurs de Lettres, dès les premières minutes de son film : il avait – horreur ! – placé en ouverture la fameuse scène du pauvre, qui ne survient chez Molière qu’à l’acte III. Aucun Salomon ne pourra dire qui avait tort et qui avait raison dans cette affaire, les professeurs de Lettres accordant au texte une souveraineté suprême que lui refusent les gens de théâtre, qui pensent aussi, sinon d’abord, « spectacle », mais c’était de toute façon beaucoup de bruit (ou d’absence de bruit) pour rien, puisque, même si Weber avait fait cette entorse et quelques autres de la même farine à la chronologie de la pièce originale, il était peu à peu rentré dans le rang, sa version finissant par épouser fidèlement celle de Molière. Et c’est d’ailleurs pourquoi les réticences des professeurs de Lettres n’étaient pas loin d’être une injure faite à celui-ci, en tout cas le signe d’un manque de confiance en son génie : quand une œuvre est forte, elle résiste et finit toujours par avoir le dernier mot, même lorsque certains s’avisent de la malmener. La même mésaventure s’était produite avec le Dandin de Planchon (qui avait ôté le prénom du titre original pour bien marquer son indépendance) : il avait, certes, battu et rebattu les cartes dans tous les sens ; il n’en restait pas moins que George Dandin songeait, au moins ironiquement, à s’aller jeter dans la rivière quand arrivait le dénouement (ou l’absence de dénouement).

Mutatis mutandis, il se passe à peu près la même chose avec la « nouvelle traduction » de 1984 d’Orwell due à Josée Kamoun et récemment publiée par Gallimard (Folio n° 822). Elle a déjà suscité suffisamment de commentaires pour que nous ne nous attardions pas sur la question de savoir si newspeak gagne à être traduit par néoparler plutôt que par novlangue ou si Angsoc se refait vraiment une jeunesse en devenant Sociang. On ne s’étonnera pas que le « dit-il, en mentant » proposé il y a soixante-dix ans par la première traductrice, Amélie Audiberti, se ratatine ici en « ment-il ». Toutes ces broutilles ne sont que littérature. En revanche, on ne saurait nier que le choix consistant à traduire par un présent (parce que c’est plus « présent » ?) tous les prétérits anglais de la narration originale provoque un certain désarroi, au moins chez le lecteur habitué à la première version. La lecture des premières pages nous donne l’étrange impression de feuilleter un scénario de film, un script behavioriste, bien plutôt qu’un roman.

Cependant, le texte d’Orwell opère peu à peu, de lui-même, un « rétablissement ». Le dernier tiers du récit est en effet constitué par les interrogatoires-tortures de Winston par son « ami » O’Brien, autrement dit par des dialogues. Or, dans ceux-ci, les « dit-il », « répond-il » ou « répondit-il » n’ont plus guère d’importance. Seuls comptent les échanges verbaux entre le bourreau et sa victime, débat d’idées dans lequel le temps garde une importance, puisque la stratégie est une stratégie d’usure, mais une importance relative, puisqu’il n’est pas compté. Le bourreau a à sa disposition tout le temps nécessaire pour briser sa victime : tout tyran veut être aimé. Le plus tôt sera le mieux, mais rien ne presse.

En outre, point de passage au présent dans l’annexe du roman. Ce supplément en apparence quasi négligeable est en fait ce qui vient mettre à terre tout le pouvoir de Big Brother : c’est l’historique de l’installation progressive du newspeak dans les esprits et cet historique ne peut pas ne pas être au passé. Contradiction, absurdité du totalitarisme : il entend, quel que soit le visage qu’il adopte, instituer un ordre nouveau, mais cet ordre entend s’imposer définitivement en faisant croire qu’il a été toujours déjà là, en effaçant les mémoires. Big Brother réécrit l’histoire, mais O’Brien explique fièrement (et, somme toute, assez naïvement) à Winston que le totalitarisme qu’il représente, et qui entend remporter l’adhésion pleine et entière des sujets, est tout à fait nouveau par rapport aux totalitarismes précédents, qui ne demandaient que leur soumission. En un mot, Big Brother, pour effacer l’histoire, doit s’appuyer sur l’histoire.

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Et c’est là, au fond, que le bât blesse, dans ce choix de traduire 1984 au présent. Bien sûr, il serait facile d’ironiser en disant que tant qu’à faire, on pourrait offrir un ravalement de façade à la Recherche en opérant une translation de vecteur V temporel : « Longtemps, je me couche de bonne heure », ou mieux encore, puisqu’on écrit désormais toutes les biographies, voire les nécrologies au futur : « Longtemps, je me coucherai de bonne heure. » Mais, plus sérieusement, le choix de ce présent prétendument narratif a ceci de gênant que, distillant les actions comme détachées les unes des autres, il en fait des événements et non plus des actes. Autrement dit, il introduit une confusion totale dans la notion de responsabilité ou, plus simplement, de causalité dans un texte qui, par quelque bout qu’on le prenne, est hanté par la question de l’Histoire.

C’est, nous semble-t-il, l’une des caractéristiques de notre époque, en tout cas si l’on en juge par certains des ses tics linguistiques, que de confondre l’avant et l’après, la cause et la conséquence, le réel et le virtuel. On ne compte plus les mails dans lesquels « je viendrai demain » s’écrit « je viendrais ». Certes, on n’est jamais trop prudent, mais quand même ! Finalement, bien plus que le choix du présent de narration, ce qui nous inquiète profondément dans cette traduction nouvelle, c’est une phrase, dans le long dialogue entre Winston et O’Brien que nous évoquions précédemment. Celui-ci dit dans la v.o. : « We, the Party, control all records, and we control all memories. » Cela donne dans le néotraduit: « Nous contrôlons toutes les archives comme nous contrôlons toutes les mémoires. »

Que l’on veuille rendre le and de l’anglais par un comme comparatif, pourquoi pas ? Encore faudrait-il ne pas inverser le comparant et le comparé. O’Brien répond en effet à Winston, qui vient de lui dire que, s’il peut détruire les archives, il ne saurait en aucun cas effacer les mémoires : « Mais si, mais si, nous pouvons détruire les archives et, de la même façon, détruire aussi, détruire même les mémoires. » Ce qui, en bon français, devrait se dire : « Nous contrôlons les mémoires comme nous contrôlons les archives. » L’inverse est donc une traduction preposterous, comme on dit si bien en anglais-latin, où se confond donc l’antérieur et le postérieur. Cette faute se trouve désormais dans tous les journaux, qui nous assurent que « tel dessin animé plaira autant aux enfants qu’aux parents », ou que, « à Buenos Aires, le rapport est d’une naissance pour un avortement, ce qui est énorme » (scoop révélé sur France Inter en avril 2012).

Les pédopsychiatres nous assurent que le bébé qui voit se lever le soleil est persuadé que le soleil se lève pour lui. Le très beau finale du film de Marcel Camus Orfeu negro est tout entier construit sur ce thème, mais c’est précisément parce qu’il a pour héros des enfants. À vrai dire, et nous aurions sans doute dû commencer par là, la cure de jouvence infligée à 1984 n’a rien de nouveau : c’est celle qu’ont subie depuis longtemps de nombreux romans des Bibliothèques Rose et Verte, où tout a été rewrité au présent, sans parler, puisque cela va sans dire, de l’exérèse de toutes les pages qui pouvaient ressembler un peu trop à des descriptions. Vous n’allez quand même pas imaginer que des personnages puissent être influencés par le milieu dans lequel ils vivent ! Allons, Balzac, si vous entriez tout de suite dans le vif du sujet, plutôt que de nous décrire par le menu tous les murs de la pension Vauquer !

Avant de louer ou de condamner la nouvelle v.f. de 1984, il convient de signaler une chose toute simple : elle est dans l’air du temps, dans l’air de notre temps. Chacun jugera, en fonction de ses critères personnels, si cet air est vivifiant ou non. Ce qui est sûr en tout cas, c’est que, bonne ou mauvaise, fidèle ou infidèle, cette traduction nouvelle a le mérite de faire parler d’un classique qui, comme tout classique, était un peu relégué dans l’arrière-boutique de nos mémoires. Du passé, elle fait table actuelle. Sale coup pour Big Brother.

Frédéric Albert Lévy

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