Mémoires de nos pères : Disparition de Sean Connery

Par Claude Monnier : Chacun, je suppose, possède son Sean Connery, tant ce grand comédien nous a accompagnés sur plusieurs décennies. Il est de la génération de nos pères. Littéralement, en ce qui me concerne : Connery est né la même année que le mien (1930) et, dans mon subconscient, nul doute que j’ai souvent associé, si ce n’est confondu, leur chaleur virile, leur force tranquille. Et tandis que mon père disparut trop tôt, en 2001, ce père cinématographique continua à vivre jusqu’à aujourd’hui, ayant eu le temps, quant à lui et, j’oserais dire, malheureusement, de voir ce que le monde était devenu. En quelque sorte, un père mort à 71 ans et un autre à 90… Sean Connery faisait donc partie de ma vie. Si bien que je préfère, plutôt que de dresser un portrait objectif et complet que les journaux du monde entier ne vont pas manquer de dresser en lorgnant sur Wikipédia, faire un portrait personnel et impressionniste.

Etant né au début des années soixante-dix, je dois dire, pour être juste, qu’enfant « mon » James Bond n’était pas du tout Sean Connery, dont j’ignorais jusqu’à l’existence, mais Roger Moore. Dès lors je me souviens fort bien de mon trouble réel au début des années quatre-vingt, vers l’âge de 11 ans, lorsque j’aperçus, dans le premier vidéo-club de ma petite ville de province, des cassettes VHS de James Bond… sans mon Roger Moore ! Etrange sensation… Qu’était-ce que ce comédien inquiétant sur ces jaquettes noires Warner Home Video ? qu’était-ce que ce 007 inconnu à l’air beaucoup plus sombre et sardonique que Moore, et répondant au nom étrange – du moins étrange pour moi qui parlais anglais comme une vache espagnole – de « Sean Connery » (je disais : « Sine Connerie ») ? Qu’étaient-ce que ces titres inconnus et exotiques : Bons baisers de Russie, Goldfinger ou James Bond contre Docteur No ?… Impression quelque peu paranoïaque qu’on m’avait trompé, qu’on m’avait caché un Bond avant mon Bond, un monde avant mon monde… Il va sans dire que pour l’enfant que j’étais, ce violent Connery ne valait pas le rassurant Moore, mon bon Lord Brett Sinclair de la télé. Un enfant n’a-t-il pas le droit de préférer un verre de grenadine à un verre de scotch ? Mais tout de même, pensais-je doucement, quelle classe ce « Sine Connerie » !…

Autre souvenir « décalé », à la fois futile et significatif (comme tous les souvenirs) : en 1983, j’ouvrai mon Télépoche à la page cinéma (oui, bon, je sais, on ne lisait pas Télérama chez moi ; et alors, c’était bien à l’époque Télépoche, non ?) et je tombai sur la critique d’un certain Jamais plus jamais qui voyait « le retour du vrai Bond ». Une phrase en particulier me marqua : « Sean Connery a bien vieilli ». A tort ou à raison, dans le contexte d’une critique plutôt négative, cette phrase me parut sibylline, je la tournai dans tous les sens pendant des semaines… et j’y pense encore aujourd’hui : mais, bon sang, que voulait dire ce satané journaliste ? Que Sean Connery s’était amélioré avec l’âge ? ou bien qu’il avait pris un coup de vieux ?…

Quoi qu’il en soit, cet article eut le mérite de me faire comprendre la problématique qui allait occuper Sean Connery à partir des années quatre-vingt : comment bien vieillir en tant qu’icône virile de l’action ? Problématique qu’il sut résoudre haut la main, jouant, on le sait, des beaux rôles de mentor (souvent avec la chaude voix de Jean-Claude Michel, les cinémas de province me privant de l’accent écossais), rôles qui justement firent que j’assimilais plus ou moins consciemment son image à celle de mon père : père joueur dans Highlander, père savant et patient dans Le Nom de la Rose, père pugnace… et vulnérable dans Les Incorruptibles. L’image de sa mort sanglante étant cauchemardesque… D’ailleurs, en 1989, après avoir fait génialement le pitre en père dépassé dans Indy 3, survint une vive inquiétude : Sean Connery avait, selon la presse, une tumeur à la gorge ! Il n’était donc pas invulnérable ? Eh bien si ! Dès le début des années 1990, il revint, plus charismatique que jamais dans deux aventures magistrales signées John McTiernan : A la poursuite d’Octobre Rouge (je me souviens que le magazine Studio disait qu’il y était beau comme Neptune ; c’est vrai, même si je n’ai jamais, à titre personnel, rencontré Neptune) et Medicine Man, avec sa belle queue de cheval toute blanche qui inspira la coiffure légendaire de Jerry Goldsmith (compositeur du film et, pourrait-on presque dire, compositeur attitré du Sean Connery grisonnant : Le Lion et le vent, Outland, La Maison Russie…).

C’est à partir de ces années-là (1990-2003) que Connery réalisa l’exploit que seul John Wayne accomplit en son temps : être, jusqu’à un âge avancé, soixante-treize ans, une star totalement crédible du film d’action, se payant même le luxe de jouer avec aisance dans des blockbusters décérébrés typiques de notre époque : voyez Rock ou La Ligue des Gentlemen extraordinaires. Comme dans l’excellent Outland, où il mettait en joue un tueur récalcitrant en lui assénant un laconique « Réfléchis-bien », lorsque le vieux Connery des dernières années armait un fusil dans ses grosses pognes, cela « en jetait » comme on dit aujourd’hui : voir sa première apparition formidable en Allan Quatermain (la seule chose marquante du film, du reste).

Dois-je cacher ma déception d’avoir vu le roi Sean prendre sa retraite comme un fonctionnaire, dégouté sans doute (et on le comprend) par le tournage catastrophique des Gentlemen (pas) extraordinaires ? Mais pourquoi diable n’a-t-il pas tout de même persévéré ? Pourquoi diable n’a-t-il pas eu la longévité cinématographique surnaturelle d’Eastwood, né lui aussi en 1930 ? Certains disent que Connery aimait trop le golf et la belle vie au soleil, alors qu’Eastwood a su compenser sa lassitude d’être devant la caméra par son immense talent de cinéaste…

Peu importe. Sean Connery n’a peut-être pas réalisé ses films mais il était un comédien perfectionniste et quasi obsessionnel, qui, comme le rappelle FAL dans un numéro de Starfix (à propos de Presidio de Peter Hyams, en 1988), apprenait par cœur tout le scénario et pas seulement ses répliques, trouvant sans relâche des idées pour les scènes où il n’apparaissait pas. Comme le disait Michel Berger, je ne sais pas pour vous, mais pour moi ça veut dire beaucoup…

Claude Monnier

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