L’Odyssée de James Bond

Par Claude Monnier : Par l’excellence de son découpage filmique et la beauté de ses couleurs, le corpus bondien (c’est-à-dire l’ensemble des vingt-cinq films) est presque aussi beau, si ce n’est aussi beau que le corpus hitchcockien. C’est bien sûr cette qualité artistique qui explique, en grande partie, le succès de la saga 007 depuis presque soixante ans. Mais il existe une raison plus profonde à ce succès, une raison plus fondamentale, qui entre en résonance avec les bases même de notre civilisation. Si l’on prend du recul sur ce corpus, on voit clairement une insistance, à chaque film, sur un ou plusieurs milieux géographiques différents, la saga dressant un véritable panel de tous les espaces terrestres et célestes. Ce panel n’a pas été uniquement dressé dans un but de dépaysement touristique, comme aimerait nous le faire croire aimablement le producteur d’origine Albert Broccoli (dépaysement touristique qui, en soi, serait déjà honorable, car qu’est-ce que le tourisme, si ce n’est la découverte, l’exploration curieuse d’un nouveau milieu géographique ?). On peut le voir aussi comme une noble réflexion, confrontant l’homme civilisé à la Nature.

Le premier élément de la Nature, l’élément universel, c’est la gravité. Pendant longtemps, James Bond a été la série-reine de l’action, la série-reine des cascades. Elle a été le phare incontesté en ce domaine, une véritable anthologie, jusqu’à l’avènement du roi Spielberg, puis des princes Cameron et McTiernan. Qu’est-ce qu’une action, une cascade, si ce n’est le triomphe   ̶  momentané   ̶  de l’homme sur la gravité terrestre ? Depuis Buster Keaton, jamais série de films n’a autant insisté sur le rapport de l’homme avec la gravité, comment il en est victime, et comment il s’en sert. Penser à Bond, c’est le voir éjecté d’un avion sans parachute (Moonraker, Quantum of Solace), c’est le voir suspendu dans le vide au bout d’une corde (Les Diamants sont éternels, Rien que pour vos yeux, Dangereusement vôtre) c’est le voir exécuter le saut de l’ange depuis un gigantesque promontoire (L’Espion qui m’aimait, GoldenEye), ; puis, après ces plongeons vertigineux, c’est le voir vaincre insolemment la gravité et flotter dans les airs (Opération Tonnerre, On ne vit que deux fois, Vivre et laisser mourir, L’Homme au pistolet d’or, Permis de tuer, Meurs un autre jour). Peu de films sans ce défi immémorial, icarien, au vide, à l’abîme, à la mort. Jeu dangereux avec la gravité fortement symbolisé, dans chaque générique sur fond noir, par des corps qui chutent.

Puis il y a l’élément particulier, propre à chaque région du globe. 007 aura traversé, affronté et dompté tous les milieux. Fermez les yeux et vous le verrez immédiatement sur les pentes d’un volcan ou d’une montagne enneigée, sur les vagues de l’océan ou dans les profondeurs de la jungle. Et combien d’équipées sous-marines ? combien d’expéditions dans le désert ? 007 ira jusqu’à se lancer dans le vide interstellaire… Ce héros est-il un avatar moderne des personnages de Jules Verne et donc, par extension, un avatar de l’occidental colonisateur du 19e siècle ? Oui et non. Oui, car il représente indéniablement l’esprit d’initiative de l’Angleterre, c’est-à-dire de la vieille Europe, sorte de Phileas Fogg avec permis de tuer. Non, car ce n’est pas le souci de conquête et d’argent qui l’anime, ni l’orgueil, mais le souci d’aventures et de libération personnelles. Sous couvert de patriotisme britannique et de mission d’espionnage pour Sa Majesté, Bond ne conquiert rien, il s’évade. Et à plus forte raison de lui-même et de sa triste vie privée.

Pourquoi James Bond est-il si marquant pour le monde contemporain ? Cela vient-il uniquement de l’action et de la sensualité qu’il dispense ? Non. En réalité, Bond est notre Ulysse. Et le plus beau, peut-être, est que les auteurs de la saga ne l’ont pas fait exprès, reproduisant ainsi la fraîcheur et l’innocence d’Homère. Oui, Bond est bien l’Ulysse de notre temps, ballotté par les vagues, fuyant les pièges sournois de la volupté auprès de trop charmantes Calypsos, rencontrant parfois, heureusement, des Nausicaas, et les charmant par ses paroles (voir le premier contact avec Honey Rider/Ursula Andress sur la plage de Dr No), affrontant des monstres (Jaws/Richard Kiel vaut bien le Cyclope), tombant de Charybde en Scylla tout aussi littéralement que le héros ancestral, fuyant la sensualité dangereuse des sirènes, maquillant régulièrement son identité pour tester ses hôtes, préférant la ruse à la violence, mais usant de celle-ci avec brutalité s’il le faut, éliminant les insolents seconds-couteaux qui prétendent à sa place et, au bout de tant d’épreuves, gagnant le droit au repos du guerrier auprès de la reine, qui vit sur une petite île, femme idéale, presque symbolique, pour qui il combat, avant de repartir, sans doute, pour d’autres aventures qu’on ne connaît pas.

Par ailleurs, Bond est aussi le roseau pascalien.

Claude Monnier

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