Ridley Scott : La Fuite en Avant

Par Claude Monnier : Véritable anomalie génétique qu’on étudiera peut-être un jour dans les facs de médecine, Ridley Scott continue, à plus de 83 ans, d’enchaîner les superproductions. Mais, me direz-vous, et Clint Eastwood alors, qui est en train de réaliser et interpréter, à 90 ans, un nouveau road-movie, Cry Macho, après l’excellent The Mule ? Et Manuel de Oliveira, cinéaste portugais qui travailla pour sa part au-delà de 100 ans ? Certes, nul doute que ces deux cas sont inouïs et admirables, mais je dirais que Scott est encore plus « affolant » en ce sens qu’il prend à bras-le-corps quant à lui de vraies superproductions, des blockbusters à effets spéciaux qui épuiseraient de bien plus jeunes cinéastes que lui. A commencer par ce Napoléon grandiose, avec Joachim Phoenix, qu’il prépare en ce moment dans le plus grand secret, tout en s’apprêtant à tourner un biopic sur les Gucci !

Comme celle des peintres, l’étonnante carrière de Scott peut se découper en périodes distinctes : la plus connue et reconnue de ces périodes est bien sûr la première, qui va de Duellistes (1977) à Legend (1985), et incluant ses deux chefs-d’œuvre incontestables Alien (1979) et Blade Runner (1982), période magique pour les jeunes cinéphiles d’alors, où Scott apparaît comme un pur esthète visionnaire, voire un artiste élitiste, qui tourne peu, sortant un film de prestige tous les trois ans. Notons que, contrairement à l’immense majorité de ses collègues, Scott commence sur le tard, à quarante ans (il est né en 1937), et qu’il est déjà millionnaire grâce à la pub lorsqu’il attaque son premier film. Cela peut expliquer qu’il prenne son temps à l’époque.

Face aux échecs commerciaux de Blade Runner et Legend, Scott doit abandonner en partie ses ambitions de démiurge kubrickien et se lance dans une deuxième période plus prosaïque, axée sur le monde contemporain, période très courte mais assez stimulante, qui inclue Traquée (1987), une histoire d’amour impossible entre un flic prolo et une aristocrate, film noblement défendu par Nicolas Boukhrief à sa sortie (selon moi, le plus bel article jamais écrit dans Starfix, et il y a concurrence en la matière !) ; Black Rain (1989), un polar époustouflant au Japon et Thelma et Louise (1991), un road-movie féministe qui fait grand bruit à sa sortie.

Prod DB © The Ladd Company / DR BLADE RUNNER (BLADE RUNNER) de Ridley Scott 1982 USA avec Harrison Ford et Ridley Scott sur le tournage

La troisième période, qui couvre toutes les années quatre-vingt-dix, est à la fois plus longue que la précédente et plus clairsemée : elle est marquée seulement par deux épopées maritimes (Scott renoue ici avec l’héritage familial, son père et son frère ainé étant marins) qui sont deux échecs au box-office mondial : 1492, Christophe Colomb (1992) et Lame de fond (1996). Signe de son désaveu auprès d’Hollywood, Scott n’arrive plus à lancer ses projets de superproduction : Crisis in the Hot Zone, film catastrophe sur une pandémie mondiale type Ebola, avec Robert Redford et Jodie Foster (le film était prévu pour 1994) ; ainsi que l’adaptation de Je suis une légende avec Schwarzenegger (film prévu pour 1999).

A partir du triomphe mérité du péplum Gladiator en 2000 (carton au box-office, oscar du meilleur film et du meilleur acteur, renaissance du film historique), Scott trouve enfin grâce aux yeux de Hollywood – rappelons que son seul vrai succès commercial fut Alien vingt ans plus tôt. Il obtient dès lors un respect qui ne l’a plus jamais quitté jusqu’à aujourd’hui. S’ouvre ainsi, de 2000 à 2010, ce que l’on pourrait nommer la période « boulimique », période qui semble vouloir compenser, pour cet homme hyperactif qui travaille même les week-ends en se consacrant à la peinture (n’oublions pas que Scott a été formé aux beaux-arts), la relative inactivité cinématographique de la décennie précédente. Durant cette décennie quatre-vingt-dix un peu creuse, la réalisation de nombreuses pubs n’avait pas suffi à étancher sa soif de tournage. Il faut savoir en effet que, contrairement à beaucoup de cinéastes qui préfèrent le montage, Scott aime le tournage par-dessus tout, y compris, et surtout, quand ce tournage est dur physiquement. Il y a en lui, par atavisme sans doute, un côté capitaine qui aime la tempête. C’est durant cette période « boulimique », qui va jusqu’à Robin des bois en 2010, que Scott tourne quasiment un film par an, films parfois excellents, parfois plus banals : Hannibal (2001), La Chute du faucon noir (2002), Les Associés (2004), Kingdom of Heaven (2005), Une Grande année (2006), American Gangster (2007), Mensonges d’Etat (2008). Avouons que cette frénésie de tournage, avec dix caméras qui mitraillent en continue le plateau, alors que Scott autrefois opérait lui-même sur une seule caméra qu’il tenait amoureusement, comme en un prolongement de son œil génial (notamment sur Duellistes, Alien, Legend, 1492), cette frénésie donc, a fait perdre définitivement au cinéaste son aura magique et visionnaire de ses débuts, hormis peut-être pour Kingdom of Heaven, fresque historique à la fois grandiose et amère, qui serait impossible à monter aujourd’hui, et qui touche au chef-d’œuvre dans sa version longue (le seul chef-d’œuvre peut-être, depuis Legend, qui lui-même, on le sait, est un chef-d’œuvre très contesté).

Après l’inégal Robin des bois, Scott semble se poser un peu. Il a 73 ans et fait le point. Il décide de se mesurer à son passé, tout en imaginant le 21e siècle. Belle volonté de synthèse. Il retourne ainsi vers la science-fiction avec Prometheus (2012). Ce retour controversé et iconoclaste (au sens propre) à la genèse d’Alien accouche d’une œuvre délibérément froide, parfois maladroite, parfois magistrale. Prometheus semble ainsi donner le « la » de la longue période qui va suivre, qui court jusqu’à aujourd’hui, et qu’on pourrait nommer la période « aride ». Deux ans avant Prometheus, Robin des bois semble être en effet le dernier film humain et « boueux » de Scott. A partir de 2012 et de son association exclusive avec Dariusz Wolski, directeur photo au style épuré mais glacial, Scott semble se raidir, retrouvant paradoxalement ce snobisme d’esthète de ses débuts, mais en plus dépouillé, ce qui, d’une certaine façon, ne manque pas de charme et d’ambition au milieu d’autres blockbusters, et paraît du reste plus cohérent et rigoureux que la période boulimique précédente. Dans le commentaire audio d’Alien Covenant (2017), Scott le déclare avec autorité : « Désormais, je veux de la clarté », sur le plan esthétique s’entend ; et dans ce mot de « clarté », il faut presque entendre « pureté » pour un auteur maladif dont l’obsession, depuis Duellistes, est le viol de l’Innocence par la Corruption ; un homme qui avoue par ailleurs être un maniaque de la propreté victime de TOC, comme son héros des Associés (cf. commentaire audio de ce dernier film). D’ailleurs, ce n’est sans doute pas un hasard si la plupart de ses films depuis Prometheus ont lieu dans le désert ou dans des espaces semi-désertiques (on peut bien sûr intégrer l’espace intersidéral à cette volonté de dénuement). Scott aurait-il le syndrome de Lawrence d’Arabie (cité d’ailleurs dans Prometheus) qui adorait le désert pour sa « propreté » et fuyait la civilisation bourgeoise « grasse » et corrompue ? C’est possible. En tout cas, ce dépouillement d’artiste, propre aux vieux maîtres, et qui, encore une fois, a son charme, lui joue parfois des tours : en 2014, sa version grandiose des Dix commandements, intitulée Exodus (2014), manque vraiment de chair (à part les belles séquences villageoises avec l’épouse de Moïse, Séphora), et laisse froid, à juste titre, le public. Comme si le suicide tragique de son frère Tony, en 2013, pendant le tournage du nihiliste The Counselor, avait enfermé Ridley dans un raidissement hautain – ce qu’on peut comprendre du reste, tant il adorait son « petit frère ».

Mais cette froideur, accentuée par les nouvelles caméras numériques de Wolski et les images de synthèse (toujours impeccables et « tangibles » chez lui), Ridley Scott a su toutefois la transcender à deux reprises, en s’en servant justement : d’abord avec Seul sur Mars (2015), dont le dépouillement des « lignes » correspond pleinement à la rigueur de cet astronaute abandonné sur la désertique Mars, héros positif, presque « tintinesque », d’une rigueur et d’un pragmatique enjoués ; ensuite avec ce qui constitue peut-être le plus beau film de Scott depuis Legend, Seven Worlds (2019). Seven Worlds ? Késaco ? Il s’agit d’une pub de six minutes pour le cognac Hennesy, une commande que Scott a décidé de transcender en pure œuvre d’art, se rêvant sans doute en Michel-Ange du 21e siècle. N’ayons pas peur des mots : en 170 ans de publicité racoleuse et manipulatrice, c’est la première fois peut-être qu’une publicité s’élève au rang d’objet d’art « désintéressé », si l’on excepte bien sûr les objets publicitaires détournés par Warhol, mais qui, justement, n’en sont pas des vrais. Ici, en l’occurrence, Scott fait son « détournement » au cœur d’une vraie pub : il oublie totalement le cognac (qui n’apparaît pas dans l’image) pour s’évader (et se perdre) dans un trip de science-fiction envoûtant, imaginant sept mondes fabuleux qui correspondent selon lui aux sept sensations gustatives que donne cette boisson. Surgissent alors brièvement, mais c’est ce qui en fait le prix, des visions hallucinantes, bien plus magiques que celles de Prometheus ou Alien Covenant : les archéologues dans la grotte ambrée, les géants dans le désert orangée, le mage et les rochers en suspension en hommage à Moebius, l’essaim d’oiseaux multicolores formant un arbre magique et éphémère… La beauté mordorée de Blade Runner et Legend remontent du fond des âges. On rêve pendant six minutes…

Après cet exploit artistique qui semble racheter l’effervescence brouillonne des années 2000 et la froideur des années 2010, vers où ira le vieux Scott ? Imperturbable, même en temps de pandémie mondiale, le cinéaste accumule les films : en 2019, avant la pandémie, il filme avec dynamisme une autre commande SF, les deux premiers épisodes de la série HBO Raised by Wolves (titre traduit en bon français sur nos affiches par « Raised by Wolves »), qui surfe sur ses obsessions bibliques, robotiques et génétiques ; nous tâcherons d’y revenir. En 2020, il opère un retour vers le médiéval avec la superproduction The Last Duel (qu’on devrait logiquement traduire en bon français par « The Last Duel »), histoire du dernier duel judiciaire au XIVe siècle, en France, suivi et approuvé par le Roi Charles VI. Comme le saumon qui remonte au lieu de sa naissance, Scott a retrouvé ici l’humide Dordogne de son premier tournage, Duellistes. Le désert s’éloignerait-il ? Parallèlement, notre anomalie génétique préférée (avec Eastwood !) s’est donc lancée dans un biopic sur la famille Gucci, continuant de creuser son tropisme italien après Hannibal et le mésestimé Tout l’argent du monde (2017). Logique : l’Italie est la patrie des beaux-arts, et les beaux-arts ramèneront toujours Scott à sa jeunesse. Cet homme a décidé d’ignorer royalement la mort, qui pour l’instant le laisse tranquille, voulant voir sans doute, elle aussi, ce que va donner son film sur Napoléon, superproduction insensée, surtout par les temps qui courent, intitulée pour l’instant Kitbag (« musette » – quel beau titre ! Cette fois, je prie pour qu’on le laisse en anglais… ou qu’on le change), avec un autre Phoenix que Scott dans le rôle du conquérant.

Un jour sans doute, la Grande Faucheuse ira chercher l’auteur de Legend sur un plateau de tournage, mais celui-ci, pugnace et espiègle, ne se laissera pas prendre avant d’avoir crié : « Coupez ! ». Histoire de la devancer.

                                                                                                                     Claude Monnier

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